Tom Carter: Au pays des milliards d'histoires
Le photo-journaliste américain Tom Carter a débuté, en 2004, un voyage en Chine à la recherche de ce qui manquait à sa vie. Après avoir obtenu un diplôme universitaire en sciences politiques et tenté de s’installer dans la vie politique de sa ville natale, San Francisco, le jeune homme prend un virage radical et décide de voyager à travers le monde.
De mère danoise et de père panaméen, Carter semble prédestiné à l’exploration des cultures étrangères et ne résiste pas à l’appel de la Chine.
"J’ai réalisé que j’éprouvais plus d’attrait pour le reste du monde que pour les États-Unis, j’ai ainsi passé une année et demi à bourlinguer à travers le Mexique, Cuba et l’Amérique centrale. Ce périple m’a réellement ouvert les yeux sur les autres cultures. Du côté paternel, ma lignée m’orientait vers Cuba et Panama, j’ai donc effectué ce retour aux sources. J’ai aussitôt eu envie d’en voir plus. Après ce voyage, je suis retourné à San Francisco, rebondissant de petits boulots en petits boulots, mais je ne m’y suis pas senti à l’aise. J’ai éprouvé des démangeaisons et une vive impatience de bouger et de découvrir encore le monde. Le seul soucis à mes aspirations résidait dans ma santé financière, j’ai donc accepté un job de professeur d’anglais en Chine. Je n’avais aucune expérience dans le domaine ni aucune connaissance de la Chine. J’ai simplement vu l’opportunité de quitter les États-Unis et la Chine me permettait cela. Je l’ai donc saisi et me suis rendu à Pékin sans la moindre idée concernant ce pays, sa population et sa culture, un véritable baptême du feu."
Carter avoue, avant d’embarquer pour cette aventure, que le seul contact qu’il ait jamais eu avec des Chinois, eût lieu avec des membres de la communauté sino-américaine de San Francisco.
"Je ne savais absolument pas à quoi m’attendre. La seule connaissance que j’avais des Chinois résidait dans le fait d’en avoir côtoyé durant ma vie à San Francisco, où se trouve la plus importante communauté chinoise de toute l’Amérique du nord. J’avais donc une idée très vague de la culture chinoise, comme du pays lui-même, surtout qu’il restait extrêmement isolé du reste du monde et ne s’ouvrait pas réellement aux occidentaux. Lorsque je me suis retrouvé en Chine, j’ai vraiment eu le sentiment de me retrouver de l’autre côté de la terre, dans toute l’expression du terme, aussi bien géographiquement que culturellement. S’adapter à cette nouvelle culture constituait un vrai challenge, je pense que c’est d’ailleurs la même chose pour tous les étrangers dans la mesure où la civilisation chinoise est la plus ancienne de l’humanité, leurs coutumes et leurs traditions remontant à 5.000 ans. Si quelqu’un doit s’adapter, c’est bien nous, les étrangers, et non eux qui doivent changer quoi que ce soit. Il nous revient donc le devoir de nous adapter à ce pays et ce n’est pas chose facile, au premier abord."
Un atterrissage brutal
Carter nous explique qu'il avait postulé par internet pour ce job de professeur d'anglais, malheureusement les choses ne se sont pas aussi bien passées qu'il l'aurait souhaité...

"Quand je suis arrivé à Pékin, j'avais ce job de prof auquel j'avais postulé sur internet. Le problème, c'est qu'en Chine les lois sont extrêmement flexibles, il y'a donc beaucoup d'arnaques. En l'occurrence, le job pour lequel j'avais postulé en était une! Je l'ai réalisé dès ma descente d'avion... J'avais donc deux solutions: Repartir aussitôt et me lamenter sur mon sort ou rester en Chine, trouver un autre boulot et me débrouiller. J'ai opté pour la seconde. J'ai réussi à trouver un job de prof dans une petite ville de la province du Shandong. J'y ai passé une année à enseigner l'anglais et à enrichir ma connaissance de l'histoire et de la culture chinoises. Je me suis aussi mis à apprendre les rudiments de la langue, tout en enseignant l'anglais à près de 1.500 élèves d'école primaire. Ces élèves étaient formidables et je me souviens de chacun d'entre-eux. Ils m'accueillaient chaque jour par des embrassades, me tenaient par la main dans la cour de l'école, criaient mon nom en accourant vers moi à chacune de mes apparitions et ce, absolument chaque jour! J'ai été subjugué par cette attention et tout cet amour offert par mes élèves. J'ai alors réalisé à quel point j'aimais ce job et j'ai dès lors décidé que j'en ferai mon métier. Cette première année, en Chine, a été fabuleuse. J'ai découvert un job que j'aime et ce fût une découverte extraordinaire de la Chine elle-même."
Après une année, Carter décide qu'il est temps de bouger vers une plus grande ville qui lui offrirait de meilleurs opportunités et une situation financière plus stable. "Je suis allé à Pékin où j'ai continué à enseigner l'anglais pendant un an. J'enseignais dans de grandes multinationales, j'avais dès lors des revenus décents et cela m'a permis d'élargir mon réseau dans le monde du business chinois, ainsi qu'avec des expatriés. J'ai continué cette activité pour une année encore, cela me constituait une solide expérience de deux ans. J'ai ainsi pu économiser de l'argent, avec l'intention en filigrane de poursuivre mon voyage à travers la Chine."
En 2006, Carter avait suffisamment d'argent de côté pour réaliser le rêve de poursuivre son périple en Chine, au gré du vent, sans itinéraire et emploi du temps précis.
"J'avais commencé par l'ouest de la Chine et je me suis dirigé lentement vers l'est. L'ouest de la Chine est plutôt rural et extrêmement pauvre comparé à l'est, c'est donc tout à fait différent d'un point de vue géographique et style de vie que ce que vous pourriez trouver à Pékin ou à Shanghai. J'ai éprouvé beaucoup de sympathie pour les gens de l'ouest, qui luttent véritablement pour leur existence, j'ai admiré la façon dont ils préservé leurs traditions et leurs coutumes depuis des centaines d'années [...] ce fût une expérience formidable que de visiter ces petits villages de l'ouest de la Chine. [...] Il existe un énorme fossé entre les pauvres et les riches en Chine, et ces différences ne font qu'accroître, mais c'est également le cas dans le monde entier. Cela saute cependant aux yeux, en Chine, imaginez juste le contraste entre Pékin et le Tibet... Vous avez, d'un côté, quelques unes des villes les plus modernes du monde, comme Pékin, Hong Kong ou Shanghai et de l'autre des provinces comme le Xinjiang, le Tibet ou le Yunnan où les gens vivent littéralement dans des huttes de fortune. Mais partout où j'ai eu l'occasion d'aller, les Chinois, qu'ils soient issus de la majorité Han, ou bien de minorités éthniques, sont des gens extrêmement chaleureux avec les étrangers. Même si leurs revenus sont limités à quelques dollars mensuels, ils restent souriants. Ils vous accueillent à bras ouverts et avec une tasse de thé chaud. Cela fait vraiment du bien de se sentir le bienvenu, ce n'est pas le cas aux États-Unis, ce n'est pas le cas au Japon, mais c'est le cas partout où vous allez en Chine."
L'école des coups durs
Carter a coutume de dire que quiconque, qui se rend en Chine, revient à la maison avec au moins une histoire mémorable à raconter. En ce qui le concerne, il en bien plus d'une.
"Je pense que toux ceux qui sont allés en Chine, ont une histoire mémorable à raconter. Moi, j'en ai plein. Lors de ma première année en Chine, j'ai été victime d'une encéphalite, une infection virale qui atteint le cerveau et qui peut vous tuer en une semaine. J'ai été hospitalisé durant une dizaine de jours et fort heureusement pour moi, ils ont été capables de me soigner, avec l'aide de ma mère, qui est infirmière. Elle a pu donner de précieux conseils aux médecins chinois. Je m'en suis sorti et cela ne m'a pas donné l'envie de quitter la Chine. Je me suis juste dit que c'était la faute à pas de chance."
"Lorsque je bourlinguais dans le nord de la Chine, j'ai franchi par mégarde la frontière avec la Corée du Nord et je me suis retrouvé face à des gens en armes. Ils ont demandé à voir mon passeport, [...] je leur ai donc montré mon document américain et ils m'ont regardé l'air de dire 'Réalisez-vous vraiment où vous êtes?' – de toutes les nationalités susceptibles de traîner en Corée du Nord, un américain! (rires). Ils auraient pu faire de moi ce qu'ils voulaient, personne n'aurait jamais rien su, mais je ne pense pas que les gens soient naturellement mauvais, je ne pense pas non plus que sous le prétexte que vous veniez d'un pays avec un gouvernement hostile, les gens soient eux-même hostiles. Même si vous appartenez à l'armée, vous êtes avant tout un être humain, ils sont simplement dû se demander pour quelle raison je me trouvais là. Mais après tout j'ai eu affaire à des êtres humains avec un cœur et une âme. J'avais avec moi une boîte de cigares cubains, je leur ai tendu la boîte. Ils ont dû se dire,' Ok, nous les prenons, mais toi, en échange, tu retournes vite d'où tu viens et tu ne cesses de courir jusqu'à ce que tu y sois!'. C'est ainsi que je me suis tiré d'affaire."
À Chongqing, Carter a eu la malchance de se retrouver au milieu d'une bagarre de gens ivres qui ont aussitôt décidé de se retourner contre lui à trois contre un.
"Cela s'est passé au milieu de la nuit, ils étaient vraiment ivres et se comportaient comme des voyous, la situation s'est vite transformée en pugilat. Je me suis retrouvé à essuyer les coups de 3 paires de pieds, dans les côtes et au visage. J'étais totalement couvert de sang. Deux gardes de la sécurité chinoise observaient le spectacle comme à la télévision. Après avoir été battu à plate-couture, j'ai réussi à m'extraire, et je me suis souvenu que j'avais une bombe auto-défense dans mon sac, je me suis saisi de la bombe et j'ai pulvérisé la totalité du contenu vers les yeux de mes assaillants, ils se sont enfuis dans la nuit et ne sont pas revenus. Les policiers se sont alors approchés de moi et ont pris ma déposition. L'hôtel dans lequel je me trouvais n'a alors rien trouvé de mieux que de m'expulser pour tapage nocturne. Il était quatre heures du matin et je ne savais pas où aller!"
En dépit de ces accidents de parcours, Carter nous dit qu'il ne conserve pas d'amertume au sujet de ce qui s'est passé.
"Beaucoup de ces villes chinoises sont comme à l'ancien temps, des endroits sans foi ni loi. Comme au bon vieux temps du Far-West. Cela permet d'avoir de bonnes histoires à raconter. Je peux maintenant rigoler de tout cela. J'ai même pu écrire quelques chapitres du livre que j'ai publié, les gens pourront l'acheter et lire mes histoires, donc, tout va bien."
Immortaliser la culture de l'instant
Durant l'été 2008. Carter publie un gros ouvrage photographique de 640 pages, intitulé: La Chine: Portraits de gens. Il nous avoue que ce projet est complètement spontané, bien qu'il se soit fait quelques contacts dans le monde de la publication lorsqu'il a travaillé en free-lance pour des magazines d'expatriés et des journaux pékinois, ce qui lui a ouvert quelques portes.
"Lors de mon périple à travers la Chine, j'ai pris des photos juste pour le fun, je n'avais jamais eu l'intention de les publier de manière professionnelle. Le but de mon voyage était de découvrir la Chine et d'emmagasiner de l'expérience. Les photos étaient secondaires et l'idée ne m'est venue qu'après avoir rencontré des gens. Lorsque j'ai réalisé, une année et 33 provinces plus tard, que j'avais une collection inimaginable de photos de partout en Chine, j'en avais d'ailleurs posté quelques unes en ligne sur Flickr, un site internet de photos amateurs, et les gens m'ont dit 'Vous devez absolument faire quelque chose de ces photos.' Je me suis dit que j'avais peut-être fait là quelque chose d'innovant. Je n'ai réalisé que lorsque les gens m'en ont parlé. J'ai alors effectué quelques recherches et je me suis rendu compte que cette collection de photos sur la Chine constituait une première."
À la question de la réaction des gens face à l'objectif, Carter répond qu'il a rarement rencontré une attitude négative.
"Si vous parcourez les 640 pages de ce livre, je pense que la majorité des portraits montre des gens souriants. Je ne sais pas si c'est dû au “feeling” que nous avons éprouvé [...] et qui leur a permis de s'ouvrir, ou bien parce que les Chinois sont de nature amicale -- ou une combinaison des deux, mais rare sont les jours où je n'ai pas rencontré de gens qui souhaitaient devenir mes amis, qui m'ont invité chez eux ou qui m'ont permis de les photographier! Toutes ces choses sont arrivées de manière extrêmement naturelle et facile."
“Je pense que la Chine est l'une des nations qui ont le plus rapidement changé dans le monde, notamment au niveau culturel. C'est comme si la Chine avait observé une restriction de 5.000 ans et s'était réveillée à tout ce qui concerne sa géographie, sa culture et son business. Nous avons affaire à une transformation totale qui ne s'achèvera pas avant que les gens ne soient à l'aise avec leur nouveau positionnement dans le monde. Du moment où je suis arrivé en Chine, en 2004, jusqu'à maintenant, j'ai observé des changements phénoménaux aussi bien dans l'architecture, que dans les coutumes ou le monde des affaires. Dans mon livre, lui-même, vous pouvez voir ces transformations et c'est d'ailleurs ce que j'ai voulu montrer. Dans le domaine architectural, par exemple, vous pouvez voir les différences entre les constructions anciennes, qui datent de mille ans, voire deux mille ans et les gratte-ciel modernes qui ont été édifiés dans les villes principales.”
La face cachée de l'industrie chinoise du charbon
Quelques unes des photos les plus fameuses et les plus inspirées de son livre, représentent des mineurs travaillant sur un site illégal d'extraction dans la province du Shanxi. En principe, les médias étrangers ne sont pas les bienvenus dans les mines chinoises, ce que Carter comprend, dans la mesure où des milliers d'accidents mortels ont lieu chaque année.
"J'ai rencontré, à cette occasion, mes plus grandes difficultés. Les journalistes professionnels ne sont pas admis à se rendre sur des exploitations minières, il s'agit d'une décision du gouvernement. Les médias occidentaux aiment, malheureusement, colporter des choses négatives sur la Chine. Je voulais absolument photographier une mine de charbon, nous parlons ici d'une des industries majeures de la Chine. Je souhaitais également rendre hommage à ces mineurs, c'est la raison pour laquelle je me suis rendu dans les montagnes de la province du Shanxi.”
"Malheureusement, quelques jours avant mon arrivée, une explosion est survenue, tuant de nombreux mineurs, ce qui a entraîné la fermeture de toutes les mines de la région pour plusieurs semaines. Néanmoins, les mines “au black”, les exploitations illégales sont demeurées opérationnelles. Grâce à un ami chinois, nous avons pu nous rendre dans l'une d'elles. Nous savions que nous courrions le risque de nous faire arrêter par la police. Nous avons donc fait très vite, j'ai pris quelques clichés, posé quelques questions, discuté brièvement avec certains d'entre-eux et nous sommes rapidement repartis avant que les autorités ne nous surprennent.”
Une photo parle plus que mille mots
Carter explique qu'il lui est impossible de sélectionner une photo parmi ses centaines de clichés, mais certaines le touchent particulièrement.
"Il me vient à l'esprit une photo, en particulier, elle montre un groupe de chômeurs dans le Ningxia, qui attend du travail au coin d'une rue, toute la journée durant. Le Ningxia possède l'un des PIB les plus faibles de tout le pays. La sécheresse frappe si durement la province que l'industrie de base, l'agriculture, est particulièrement affectée. Alors que je promenais dans la capitale de la province, j'ai vu ce groupe de peut-être cent ou deux-cent chinois qui attendaient du travail, alors je les ai photographié. Ils se sont aperçus de ma présence et m'ont aussitôt entouré. J'étais probablement le premier étranger à qui ils parlaient, le Ningxia ne fait bien entendu pas partie des destinations touristiques. Ils m'ont alors posé des tas de questions et j'ai pris une photo de tous ces hommes qui m'entouraient. Lorsque vous regardez cette photo et que vous regardez chacun des visages de ces gens, vous pouvez y deviner une histoire unique et touchante. J'ai agencé, dans mon livre, cette photo en format panoramique sur une double page, elle clôt le chapitre sur la province du Ningxia.”
Prêt pour de nouvelles aventures
Depuis la parution de son livre, Carter effectue une tournée promotionnelle en Asie. Il dit qu'il aimerait que son livre soit distribué dans le monde entier, mais pour l'instant, son éditeur, qui est basé à Hong Kong, a limité la commercialisation à l'Asie.
"J'ai fait la promotion de ce livre en espérant qu'il soit distribué en Europe et en Amérique du Nord, j'aimerai réellement faire connaître au reste du monde cette Chine telle qu'elle est montrée collectivement à travers mes portraits. J'ai l'ambition de montrer la Chine telle qu'elle est, de manière tout à fait objective et honnête, pas comme la présentent les médias occidentaux. Ce que je ferai après? Je ne sais pas. Ce que je sais, en revanche, c'est que je voudrais continuer à photographier et faire un nouveau “portraits de gens” dans un autre pays. Mais pour tout ce qui va se passer dans le futur, les décisions ne m'appartiennent pas, elles appartiennent à la vie elle-même. Je souhaite avoir la chance de trouver un sponsor ou un investisseur qui me permettra de financer un nouveau projet car je n'ai définitivement pas les moyens de le faire moi-même.”
Pour plus d'informations sur Tom Carter et sur son travail, vous pouvez vous rendre sur son site internet: www.tomcarter.org.




