Rencontre avec Pauline Fraisse et ses carnets de voyages "Autour du Yunnan"
Jeune artiste française partie vivre en Chine de 2006 à 2009, Pauline Fraisse nous a accordé une interview afin de parler de son travail artistique mais aussi de sa vie pendant trois années dans l'Empire du milieu.
Dans cet entretien, elle nous parle du fruit artistique de son voyage chinois, le coffret 'Autour du Yunnan", ainsi que de ses expériences au contact du peuple chinois dans la province du Yunnan, véritable carrefour des cultures au sud de l'Empire du milieu...
Radio 86 : Pouvez-vous nous expliquer ce qu'est le coffret "Autour du Yunnan" ?
Pauline Fraisse : C’est un coffret de trois carnets de voyage, publié par les éditions Reflets d’ailleurs, comportant des dessins et des textes rapportés des trois années que je viens de passer au Yunnan.
L’un des carnets s’intitule « Yunnan − Au sud des nuages », il porte précisément sur cette province située à l’extrême Sud-ouest de la Chine, aux confins du Tibet, de la Birmanie, du Laos et du Vietnam.
Un autre s’intitule « Sichuan, Gansu, Qinghai − Là où les rizières s’arrêtent », il concerne un voyage dans ces trois provinces, qui bordent la province du Tibet, et sont des zones où se mêlent Tibétains, Hans et Huis (musulmans). Le Tibet ne s’arrête pas à la province administrative qui porte son nom (le Xizang) : tant qu’il y a des hauts plateaux et des yaks, il y a des Tibétains…
Le troisième, enfin, s’intitule « Bangkok, Vientiane, Luang Prabang − Au pas de l’éléphant », il porte sur l’Asie du Sud-est, le Laos et la Thaïlande plus précisément.
Le coffret est vendu en librairie (sur commande, si le libraire ne se l’est pas encore procuré), 25 euros.
Radio 86 : La question peut paraître idiote, mais pourquoi ce titre ?
La question est tout à fait intéressante ! L’éditeur, devant l’abondance de mes dessins, et parce qu’il avait ce projet de constituer un coffret pour marquer le 10ème anniversaire de la Biennale du Carnet de Voyage de Clermont-Ferrand, a choisi de réaliser un coffret de trois livres. Il se trouve que mes voyages m’avaient portée, par la route, au départ du Yunnan où je vivais, vers le Nord au Sichuan et dans les provinces qui le jouxtent, et vers le Sud en Asie du Sud-est.
Le Yunnan est une région de carrefour : s’y rencontrent des plaques tectoniques, des climats (le Sud tropical et le Nord-ouest pré-himalayen), des populations (28 minorités ethniques, sur la cinquantaine que comporte la Chine), et donc des costumes, des langues, des religions différentes ; des voyageurs, des colporteurs, depuis des siècles, puisque passait par là la fameuse Route du Thé et des Chevaux…
Aujourd’hui, c’est également un carrefour pour les routes empruntées par les backpackers, et c’est en train de devenir le lieu de passage d’un axe routier (et à l’avenir, également ferroviaire), qui reliera Pékin à Singapour. A la lisière de la Chine, le Yunnan, dont le nom signifie « au Sud des nuages », n’est déjà plus tout à fait la Chine traditionnelle…
Même si le coffret ne porte pas exclusivement sur le Yunnan, nous voulions placer l’emphase sur cette région, parce que c’était mon point d’ancrage, et parce qu’elle est si particulière. « Autour du Yunnan » signifie ainsi à la fois l’idée, au sens propre, de « tour » géographique effectué au départ de la province ; et au sens figuré, si l’on veut, l’idée d’une tentative de définition du Yunnan par ce qui l’entoure, les régions voisines dont on retrouve des influences dans la province à proprement parler…
Radio 86 : Comment vous est venue l'idée de réaliser ces carnets de voyage illustrés par vos dessins ?
J’ai toujours dessiné, et j’ai toujours voulu faire ça. La vie a fait que j’ai commencé par me lancer dans autre chose, mais j’ai fini par partir pendant un an faire un tour du monde, en 2003, pour me donner le temps et les moyens de dessiner plus, et d’écrire. Et de voyager…
C’est là que j’ai commencé vraiment à faire des « carnets de voyage », c’est-à-dire à tenir un journal, et à me poser dans la rue pour dessiner. En rentrant en France après cette année de voyage, je suis passée à mi-temps dans mon travail pour me mettre plus activement à la peinture, et comme je n’avais plus de vacances et plus beaucoup d’argent (et plus très envie de voyager pour un temps !), j’ai fait un carnet sur Paris. J’aime bien dessiner dehors, être un peu pressée par le temps, l’inconfort, la foule autour, ou au contraire m’asseoir tranquillement dans un coin et observer discrètement...
De fil en aiguille, c’est l’encre de Chine qui s’est imposée avec l’aquarelle, et l’écriture parallèlement, dans d’autres cahiers. Et j’ai commencé à ne plus pouvoir voyager autrement que comme ça, avec un carnet sous le bras (et sous l’oreiller la nuit dans les dortoirs, car c’est la seule chose que je ne voudrais pas que l’on me vole !).
Radio 86 : Vous avez vécu trois années en Chine, ce qui est une période suffisamment longue pour apprécier le pays en profondeur. Qu'avez-vous appris pendant votre "périple" ?
Beaucoup de choses… Et pas seulement sur la Chine !...
J’ai confirmé mon intuition de départ qu’il me faudrait sans doute une vie (ou plutôt plusieurs vies…) pour comprendre la Chine.
J’ai appris suffisamment de chinois pour pouvoir tenir une conversation courante simple et pour me faire des amis.
J’ai développé un peu, je suppose, ce que les Chinois font sans doute spontanément car autrement je ne vois pas bien comment ils font pour survivre dans la foule et le partage continuel de l’espace, la capacité à faire le silence à l’intérieur de soi, quand on ne peut pas le trouver à l’extérieur…
J’ai adopté, sans m’en apercevoir (mais j’en ai pris conscience à mon retour en France), certaines gestuelles chinoises, le dégainage de la carte de visite à deux mains et les acquiescements à tout bout de champ, une certaine fermeture vers le bas du visage quand il s’agit de trouver sa place dans un bus bondé, la spontanéité et l’enthousiasme volubile quand on rencontre quelqu’un de nouveau (ce qui peut vite paraître déplacé en France… j’ai vite arrêté !), une certaine réticence à manier la fourchette…
Je me suis renforcée, aussi, physiquement parce que je vivais à 2000 mètres d’altitude et qu’il n’y avait pas de chauffage l’hiver, un soleil décapant dix mois sur douze, et que mon estomac devait s’adapter, certainement, à toutes sortes de poussières ; et psychologiquement parce que j’étais seule, et que c’était… « du chinois », tout ça, si l’on peut dire !(= :
J’ai appris la patience, aussi, et intégré l’idée que de toute façon, il n’y a qu’à observer d’abord ce qui vient, et voir ensuite ce qu’on peut en tirer, comment on peut s’y adapter… Il paraît d’ailleurs que c’est ce qui fait la force économique des Chinois : ils avancent par situations, en tirant profit de chacune de celles qui se présentent, jusqu’à la suivante… Ils ne vendent certainement pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué ! (ou plutôt si, ils la vendent, mais feront passer ensuite une peau de chien pour celle d’un ours, s’il le faut : autrement dit, à toute situation possible, solution envisageable…).
Radio 86 : Vous avez travaillé sur place comme professeur d'anglais, donc vous avez eu la chance d'être au contact de jeunes chinois. Pouvez-vous nous parler de cette expérience de "waijiao" ?
C’était une chance formidable, et je suis infiniment reconnaissante à la vie, et à l’école qui m’a accueillie comme professeur, de me l’avoir offerte. Je n’avais jamais été professeur, et en outre j’étais française et non pas anglo-saxonne, mais l’école m’a donné ma chance, et ça s’est merveilleusement bien passé.
J’avais quatre classes de 25 élèves environ chacune, je devais essayer de faire parler les élèves, qui avaient une vingtaine d’années, et qui par principe considéraient l’anglais comme une langue morte (du moins c’est sans doute ainsi que l’on leur avait enseigné…).
C’était une école professionnelle, pour des jeunes qui avaient raté l’entrée à l’université, venaient principalement du Yunnan, de milieux ouvriers, paysans ou commerçants, et dont l’ambition, malgré les efforts que nous faisions pour leur faire miroiter la formidable opportunité que représentait l’anglais pour aller découvrir des lieux aussi « wonderful » que l’Australie ou les Etat-Unis, était d’abord, si possible, d’aller voir la Grande Muraille à Pékin, histoire d’« être un homme », comme le dit le proverbe.
Ils n’avaient aucune confiance en eux, et mon travail consistait souvent, plus qu’en de l’enseignement, en une mission de coaching. Le travail avec eux, et tout ce que j’ai appris grâce à eux, a été fabuleux, je pourrais en parler pendant des heures, mais j’ai déroulé ça dans un texte dont une partie se trouve sur un blog, http://paulichinelle.blog.com, que je tenais chaque mois et qui m’a bien fait rire, et permis de prendre régulièrement du recul sur tout ça, et sur la France en même temps.
Concernant le rôle de « waijiao » (professeur étranger) à proprement parler, je dirais que j’ai expérimenté ce que l’on décrit souvent concernant ce statut particulier : on est traité comme un VIP, en même temps qu’une bête curieuse, et ça aussi c’est intéressant…
Radio 86 : Chez vos étudiants, et chez tous vos interlocuteurs chinois, qu'est-ce qui vous a le plus marquée ?
Leur côté enfantin, du moins ce que nous appelons enfantin, car cela varie sans doute avec les frontières et les cultures… Une certaine forme de spontanéité, la capacité à s’amuser de rien, à s’enthousiasmer pour des choses qui nous paraîtraient, à nous, « ridicules » ou triviales (par exemple, un ballon de baudruche ou un paquet de bonbons acidulés, lors d’une fête de Noël organisée pour nos étudiants âgés de vingt ans).
Le dévouement, aussi, l’attention naturelle à l’autre, du moment que l’on est amené à entrer en relation avec lui (c’est-à-dire à partager un repas, une banquette de bus, une conversation… Hors d’une relation déclarée comme telle, cependant, il y a une capacité particulièrement frappante à ignorer son voisin, et à foncer tout droit devant soi, gage de survie sans doute, quand par définition il y a beaucoup de monde…).
Radio 86 : A contrario, avez-vous trouvé en eux des choses qui vous rappelaient la France et les Français ? En quelque sorte, quels seraient les points communs entre les Chinois que vous avez rencontrés et les Français que vous connaissez ?
L’humanité, autrement dit, comme je le rappelais sans cesse à mes élèves, fatiguée parfois de les voir, trop souvent, me dévorer des yeux comme une étrangeté suprême, le fait que nous sommes conçus généralement avec deux bras, deux jambes et une tête ; et que nous avons des réflexes rapidement confirmés en situation d’urgence ou de danger : la survie, au sommet, et tous ceux, en-dessous, qui en découlent…
Avec les Français, je dirais autrement que les Chinois partagent peut-être la curiosité d’esprit, la fierté de leur pays, l’enseignement à l’école de la grandeur d’un empereur, le manque de discipline et la facilité à tricher, s’il le faut, si ça peut faire gagner une place dans la file d’attente. Un certain goût des repas partagés, aussi, plutôt que solitaires, et la fierté absolue pour leur cuisine nationale. Et enfin, l’admiration fascinée qu’ils vouent, eux, à la France, à la mesure de l’admiration fascinée que nous vouons, ici en France, à la Chine…
Radio 86 : Juste pour le plaisir, pouvez-vous nous raconter un souvenir insolite de votre vie en Chine ? Une rencontre, une surprise...
Ca m’est difficile, dans la mesure où il me semble que tout n’était, en permanence, qu’insolite et surprise… J’ai des visions pêle-mêle de ces retours de nuit, sur mon vélo, sur les cinq kilomètres de route sombre et défoncée qui me ramenaient de Kunming au campus, le long des égouts à ciel ouvert où il s’agissait de ne pas tomber, en m’éclairant de la lune ou des phares des voitures qui passaient occasionnellement, et en zigazaguant tranquillement, comme les vélos couinant devant moi, entre les trous que nous connaissions par cœur ; de pommes de terre partagées autour de leur grill électrique avec mes gardiens, plus tard, dans l’immeuble où j’avais déménagé à Kunming, accroupis et gelés dans nos doudounes, chauffant nos mains au-dessus des patates, dans le réduit de deux mètres carrés où ils vivaient, fenêtre ouverte ; de moments de peinture, où j’étais à genoux sur le sol dégoutant de la banlieue où se trouvait le campus, avec une grande feuille et des pots d’acrylique devant moi, et un groupe de villageois peu à peu rassemblés, qui m’offraient des tabourets, parce que ce sol, ce n’était vraiment pas possible… ; de prises de sang à l’hôpital, en bousculade énorme pour prendre sa place face à l’infirmière, le long d’une vitre sous laquelle chacun passe son bras, et de l’autre côté, hop, elle pique, et ensuite on attend avec un coton tige coincé dans la pliure du coude, que l’on doit mettre dans une poubelle jaune où il est écrit que c’est sain de mettre son coton souillé, mais tout le monde le met par terre, et une femme en costume de balayeuse en civil passe mollement avec sa balayette en bidon de fer, et ramasse tout ça… Bref, c’est coloré, la Chine, les images qu’elle procure, et j’en ai plein la tête !
Une rencontre plus particulièrement insolite, eh bien ce pourrait être cet homme qui rachetait des maisons anciennes avant qu’elles ne passent à la destruction, au Yunnan et dans les pays voisins, et qui les transportait pierre par pierre sur un terrain qu’il avait transformé, dans la banlieue de Kunming, en studio de cinéma.
Il louait l’espace, ensuite, à des réalisateurs qui voulaient donner une touche de passé à leur film. Je l’ai rencontré dans un café, il avait remarqué mes dessins que je vendais là sous forme de cartes postales à destination des touristes, et il m’a emmenée visiter le studio : c’était fantastique de se promener dans ces rues reconstituées, entre les équipes de tournage qui investissaient, ici une cour cernée de balcons de bois, là un temple laotien, plus loin des murs bas de hutongs grisonnants…
Il y a eu d’autres surprises, telles qu’elles n’auraient sans doute pas pu m’arriver en France, mais la plus insolite d’entre elles, je ne la raconterai pas, parce que j’en ferai peut-être un livre !(= : C’était du super-insolite, vu d’ici, mais en Chine, après tout, ça paraissait envisageable… Les limites semblent toujours repoussées, décalées, en Chine par rapport à chez nous, et même les montagnes paraissent déplaçables, parfois, délocalisables en quelque sorte…
Radio 86 : merci à vous Pauline pour ce remarquable témoignage



