Xinjiang, une province que Pékin a du mal à « harmoniser »
En marge de la visite de Rebiya Kadeer au Japon, le Xinjiang a repris place sur le devant de l'actualité internationale. Pékin et la dissidence ouïghoure en ont profité pour s'opposer verbalement, rappelant ainsi que la situation dans la province autonome reste très sensible.
Des violences opposant les Ouïghours aux Hans
Les terribles images des émeutes du 5 juillet dernier à Urumqi sont encore dans beaucoup d'esprits, en particulier dans ceux des personnes présentes dans la capitale de la région autonome ouïghoure du Xinjiang quand les violences ont éclaté. Petit rappel des faits.
Les affrontemens faisaient suite à une manifestation organisée pour protester contre la mort de deux Ouïghours dans une usine de Canton, dans le sud de la Chine. Ces derniers avaient été tués par des Hans les accusants de viol sur des jeunes filles de l'ethnie majoritaire en Chine. La police avait finalement reconnu que les deux Ouïghours étaient innocents.
Après les premières violences de membres de la minorité turcophone et musulmane envers les individus hans, ces derniers avaient mené des expéditions punitives les jours suivants, et cela sans que les forces de l'ordre chinoise, pourtant en nombre, ne puissent contrôler la situation.
Aujourd'hui, le calme est officiellement revenu dans la ville d'Urumqi, deux millions d'âmes, située à 3000 kilomètres de Pékin. Un calme que l'on pourrait dire de façade puisque l'endroit est l'objet d'un contrôle très stricte, notamment au niveau des communications.
Le sujet le plus préoccupant concerne désormais le procès des émeutiers, dont les sources, l'agence de presse officielle chinoise Xinhua d'un côté, l'opposition ouïghoure en exil et certaines ONG comme Human Rights Watch (HRW) de l'autre, se contredisent.
Le procès d'Urumqi et sa pluie de peines capitales
Les émeutes de juillet ont fait, selon les sources officielles chinoises, 197 morts et 1600 blessés, majoritairement hans. En réaction, Pékin entendait infliger des peines exemplaires aux accusés : «les verdicts seront applaudis par les gens qui ont une conscience, une moralité et le sens de la justice, et seront soutenus par la communauté internationale» indiquait ainsi le gouvernement régional du Xinjiang, dans un document destiné à l'AFP avant les premiers verdicts.
Résultat, 700 personnes auraient été interpellées selon les sources officielles, et la semaine passée, le tribunal d'Urumqi a condamné douze personnes à la peine capitale ainsi que quatre autres à la prison à vie. Trois des condamnations à mort seraient accompagnées d'un sursis de deux ans, qui en cas de bonne conduite se transformerait en emprisonnement à perpétuité.
L'agence de presse Xinhua, seul média autorisé à assister au procès, a indiqué que l'un des condamnés à la peine de mort n'était pas ouïghoure mais han, et était accusé d'avoir tué un membre de la minorité turcophone à coups de barre de fer lors des représailles de juillet.
Le manque de transparence autour du procès -aucune information n'a filtré sur le plaidoyer des accusés ni leur éventuelle volonté de faire appel- est une brèche dans laquelle se sont infiltrés les opposants au pouvoir chinois.
Un procès irrégulier selon Human Rights Watch
Human Rights Watch (HRW) a ainsi mis en cause la régularité du procès des 21 émeutiers d'Urumqi. Selon un communiqué de l'ONG, les accusés auraient été dans l'impossibilité de réellement assurer leur défense, la plupart ne pouvant pas même choisir leur avocat.
Un argument que Dilxat Raxit, un porte-parole du Congrès mondial ouïgour, a confirmé aux journalistes de Reuters. Pour rappel, son institution est présentée par les autorités chinoises comme l'organisateur des émeutes d'Urumqi.
Rebiya Kadeer dénonce Pékin...
Rebiya Kadeer, dirigeante du Congrès mondial ouïghour et exilée aux Etats-Unis, a ainsi profité de sa visite au Japon pour réagir mercredi sur la situation actuelle au Xinjiang : «des onze Ouïghours condamnés à mort (...), neuf ont été exécutés» a t-elle assuré dans une interview accordée à l'AFP.
«Selon les informations dont nous disposons, plus de 10000 Ouïghours ont été arrêtés et emprisonnés entre le 5 juillet et le 1er octobre. Mais combien sont morts ou ont été tués, combien sont encore en prison, personne ne le sait» a t-elle ajouté.
La semaine passée, elle avait déjà estimé que les condamnations à mort accentueraient les tensions et la colère de son peuple. La peine capitale infligée à un membre de l'ethnie Han samedi, pour avoir tué des travailleurs migrants ouïghours -source des émeutes de juillet- est perçue par certains observateurs comme un moyen de contrer l'idée que les procès à Urumqi n'auraient pas été impartiaux.
Mme Kadeer, exilée aux Etats-Unis depuis sa libération d'une prison chinoise en 2005, aimerait voir la situation changer et espère pour cela pouvoir discuter avec les autorités chinoises, qu'elle accuse de détruire l'identité de sa nation : «nous voulons parler avec le gouvernement chinois. (...) Le gouvernement chinois devrait nous accorder une autonomie (...), mais ils détruisent notre nation, notre éducation, notre religion, notre liberté d'expression».
... et Pékin dénonce Rebiya Kadeer
Le dialogue semble néanmoins loin de reprendre, si l'on se fie à la réaction officielle de la Chine face à la visite de la dissidente ouïghoure au Japon, où elle assure un série de conférences sur les conditions de vie des minorités ethniques et des femmes en Chine.
«Certaines forces au Japon ont comploté et facilité la visite de Kadeer au Japon pour qu'elle organise des activités séparatistes contre la Chine», a déclaré le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Ma Zhaoxu, lors d'une conférence de presse.
L'officiel chinois a exprimé le fort mécontentement de son pays et ajouté que Tokyo avait agi malgré «l'opposition ferme de la Chine». Une occasion pour Ma Zhaoxu de rappeler que son gouvernement s'opposait à toute volonté séparatiste et ferait tout pour préserver l'unité nationale : «Toute tentative visant à scinder la Chine est vouée à l'échec» a t-il indiqué.
Un problème majeur pour la Chine
Les violences dans le Xinjiang avaient connu un second épisode en septembre avec de mystérieuses séries d'attaques à la seringue, suvies de troubles faisant cinq morts et menant à la colère de la communauté han, réclamant la tête de Wang Lequan, chef du Parti communiste dans la province.
Le sujet est d'une importance cruciale pour la Chine, comme le prouve l'annulation de sa participation au G8 en Italie par Hu Jintao lors des émeutes de juillet. Souvent mis en parallèle avec les troubles au Tibet en 2008, les problèmes du Xinjiang révèle d'une difficulté de la Chine à intégrer dans son système une communauté dont la culture et l'identité sont très éloignées de la population majoritaire han.
Si la Chine veut se présenter aux yeux du monde comme un véritable état de droit dans ses frontières, et comme une puissance responsable à l'échelle internationale, elle devra trouver des solutions pour que la minorité ouïghoure croit à nouveau en ses capacités d'intégration. Or, jusqu'à présent, les autochtones ont l'impression que le développement économique de la province profite principalement aux nombreux hans venus s'installer sur place...




