Peter Hessler et la Chine: La génération migrante
Radio86 a interviewé Peter Hessler, ancien correspondant du New York Times à Pékin et auteur de bestsellers comme River Town: Two Years on the Yangtze ou Oracle Bones. Hessler nous parle de son expérience de journaliste en Chine.
Le second ouvrage de Peter Hessler, Oracle Bones, met l’accent sur le concept de la migration urbaine en Chine, qui est un phénomène quasiment incompréhensible pour ceux qui s'y intéressent. Les statistiques officielles font état d'une migration des campagnes vers les grands centres urbains qui concernerait plus de 130 millions de personnes, soit environ un dixième de la population chinoise.
“La migration urbaine est probablement le facteur de changement social le plus important de la Chine des 20 ou 30 dernières années. C'est un changement énorme. En Europe ou en Amérique, nous achetons tellement de choses qui proviennent de la Chine. D'où viennent les travailleurs employés dans ces usines? La plupart sont issus de la migration, la modification économique est particulièrement importante.” explique Hessler.
“Le changement culturel est lui aussi particulièrement significatif. La vie rurale des villages est tellement différente de celle des villes. Lorsque les gens migrent, ils doivent s'adapter. Ils doivent redéfinir le caractère de leurs relations avec leur famille et leur entourage. Ils doivent trouver de nouvelles manières de survivre. Parmi ces 130 millions d'individus, chaque solution est unique et individuelle.”
Le début d'une aventure
Hessler explique que pour bien comprendre ce phénomène, il est nécessaire de comprendre le cas individuel de chacune de ces personnes.“En tant qu'écrivain, j'ai le sentiment que pour saisir la portée de cette exode, il faut comprendre qui sont ces gens et raconter leur propre histoire, relater l'histoire d'un jeune homme qui quitte sa ferme pour se rendre dans une grande ville.”
“C'est très intimidant pour eux. Parfois, des choses terribles peuvent arriver. D'un autre côté, pour un jeune, c'est assez excitant. Il s'agit d'une aventure, une chance pour eux de recommencer une nouvelle vie. Je pense que de nombreuses personnes recherchent cela.”
Il nous explique également que la perception commune des Occidentaux qui estiment que les Chinois sont poussés hors de leur ferme, n'est pas conforme à la réalité. “La plupart des jeunes veulent aller à la ville. Les économistes évoquent des facteurs d'attraction et de répulsion. Le facteur de répulsion concerne un individu dans l'obligation de quitter sa ferme, le facteur d'attraction, au contraire, concerne un individu qui souhaite quitter l'endroit où il vit pour entamer une nouvelle vie. En Chine, les facteurs d'attraction représentent la majorité des cas, les gens ne quittent pas leurs campagnes parce qu'ils sont affamés mais parce qu'ils voient de meilleures opportunités pour eux ailleurs.”
Changés par la migration
Le nombre de jeunes gens concerné par la migration est devenu si important et ne cesse de croître au point qu'on la nomme la “génération migrante”. Hessler observe toutefois que les intéressés ne perçoivent pas qu'ils font partie intégrante de cette histoire en marche.
“Ces gens sont davantage préoccupés par leur challenges personnels, la plupart du temps, ils n'analysent pas ce qu'il se passe à plus grande échelle. Au bout du compte ils ont toutefois la sensation que quelque chose d'important est en train de se passer.”
Hessler nous explique pourquoi il a décidé d'écrire à propos d'un jeune homme qui a pris le nom anglais de William Jefferson Foster. Willy était l'un des étudiants de Hessler à Fuling et au delà des années, ils sont restés en contact par l'intermédiaire de lettres qu'ils s'écrivent régulièrement.

“J'ai écrit à propos de Willy parce que je pense que son cas est représentatif de ce qui arrive à ces jeunes gens. Il a réalisé qu'il avait quitté sa ville natale, il sait qu'il n'y reviendra pas. Il sait que le style de vie qu'il a connu depuis sa naissance est résolu. Il en est parfaitement conscient, je peux le remarquer à travers nos correspondances. Ses préoccupations résident désormais dans ce nouveau challenge auquel il doit faire face.”
Quitter leur vie originelle et se mettre en chasse de nouveaux horizons a rendu ces jeunes gens plus forts selon Hessler. “Ces jeunes deviennent plus indépendants qu'auparavant et s'arrangent pour subvenir à leurs besoins. Ils ont appris qu'il ne peuvent compter que sur eux-même. Dans les villages, la vie est orientée sur le groupe et les choses sont résolues avec le concours de la famille et du clan du village. Quand ils quittent leur village, leur famille ne peut plus guère les aider. Cela peut paraître un peu effrayant mais ils apprennent vite à développer de nouvelles aptitudes.”
“On peut se rendre compte que ces jeunes ont appris à fonctionner différemment et ont appris à se protéger.”

