Allô Pékin – Les grands chantiers de la société communiste moderne
Cette semaine, notre correspondant à Pékin, Thomas Rippe, tente de nous décoder certains des mystères qui entourent la politique chinoise et nous parle de la manière dont les Chinois, eux-même, perçoivent les affres de la politique dans leur propre pays, ainsi qu'à l'étranger...
Quelles observations tirez-vous par rapport à l'intérêt du peuple chinois pour la politique de son pays et son niveau d'implication?
La principale chose que j'ai noté est le manque d'implication du peuple chinois dans le processus politique. Ici, les gens ne votent pas, seuls les membres du parti ont le droit de vote et encore la situation reste floue car on ne sait pas exactement en quelles occasions s'expriment ces votes. On ne sait pas non plus quel pourcentage de la population représente ces gens, je pense personnellement qu'il s'agit de moins de 10%. Je ne pense pas non plus que le vote de ces personnes habilitées joue un rôle important dans le processus politique du pays. Étant donné que les gens sont exclus de la vie politique et qu'ils ne peuvent rien faire, il n y a aucune raison pour qu'ils s'y intéressent. J'entends vraiment très rarement les gens parler de politique ici. Ils ne parlent pas de la politique de leur pays mais ne parlent pas non plus de la politique des autres pays. On entend très rarement les gens parler de la politique américaine ou européenne par exemple.
Partout ailleurs où je suis allé, les gens s'intéressent non seulement à la politique de leur pays mais également, très souvent, à celle des autres pays. Et bien entendu, en tant qu'américain, je me rends compte que les gens s'intéressent beaucoup à la politique de mon pays et émettent beaucoup d'avis sur ce qui devrait être fait ou pas en politique américaine. Ici, personne ne m'a jamais parlé de la politique de mon pays, alors que partout ailleurs les gens l'ont fait. Que je le souhaite ou non ceci dit en passant. Ils le font spontanément d'ailleurs. Pas en Chine. Je ne pense pas qu'il ait existé dans l'histoire chinoise, une période à laquelle on pouvait parler librement de politique, excepté peut-être dans la première moitié du siècle dernier lorsque les nationalistes et les communistes luttaient farouchement pour le pouvoir et que les gens prenaient partie pour un camp ou l'autre et étaient un peu plus actifs. Et même à cette époque, alors que les forces japonaises cherchaient à prendre le contrôle du pays, la majorité des gens évoluait en mode de survie et finalement très peu d'entre-eux ne choisissaient activement leur camp. Et depuis, il est assez difficile de parler de politique dans un pays où les autorités et les officiels sont très bureaucratiques. La Chine est un endroit où les gens n'ont jamais réellement participé à la vie politique. La participation du peuple est davantage économique que politique. Ici, les gens parlent tout le temps d'économie mais pas de politique.
Il semblerait que les médias chinois aient beaucoup relaté les dernières décisions prises par le parti. Quel est l'objectif?
C'est tout à fait vrai, mais la plupart du temps... Je lis les médias chinois chaque jour et on constate bien tous ces articles qui passent pour des nouvelles fraîches, mais ce sont davantage, pour moi, des proclamations du style: “Voici ce que nous accomplissons”. Tout cela contribue à construire un consensus. Pour moi, il est très intéressant de voir depuis quelques mois que je suis ici, comment fonctionne la politique locale. Aux États-Unis, par exemple, de nombreuses personnes suivent le débat sur la sécurité sociale, l'administration Obama cherche à obtenir un consensus sur la question, mais c'est très difficile pour elle, car elle rencontre beaucoup de résistance de la part de l'industrie des assurances et du parti d'opposition, le parti républicain. Alors qu'ici, l'obtention du consensus est différente car il n'y a pas d'opposition ou alors très, très peu d'opposition significative. Les médias d'État sont très souvent utilisés pour bâtir un consensus. On voit, par exemple, en ce moment, beaucoup de choses sur les projets environnementaux, je pense que le gouvernement est en train d'essayer de modifier la vision des gens, ainsi le peuple acceptera plus facilement une croissance économique plus faible si elle signifie croissance économique plus environnementale.
Il y a également eu des choses très amusantes à propos de la sécurité alimentaire. J'adore cette histoire par exemple. Nous avons récemment reçu une invitée dans notre studio... Elle a dû se retenir pour ne pas éclater de rire... Nous étions en train d'évoquer les nouvelles directives de composition de la soupe de base et du ragoût, qui sont très populaires ici. Vous avez donc votre casserole ou autre récipient qui fume et qui bouillonne et vous y rajouter des ingrédients à votre convenance, vous les faites cuire et vous mangez à même le récipient. Les autorités ont été contraintes d'établir une règlementation car les gens y rajoutaient toutes sortes de composantes chimiques bizarres pour améliorer l'odeur ou le goût. Dans un des cas que nous avons rapporté, on avait rajouté de la paraffine, qui j'imagine apporte une touche un peu plus “beurrée” à la mixture, mais je ne souhaiterais pas en manger. Il existe toutes sortes de choses bizarres qui sont ainsi rajoutées à la nourriture. Et aujourd'hui encore, nous en avons sorti une bonne qui s'est passée à Guangzhou, le fief de la fameuse cuisine cantonaise, où l'on retrouve toutes sortes de produits délirants dans les aliments. Petit à petit la conscience devient collective, mais le processus est lancé d'en haut, ce ne sont pas les petites gens (la Chine d'en bas, pour reprendre une expression consacrée) qui se plaignent de tomber malade, mais quelqu'un, dans les hautes sphères, qui décide que désormais les choses doivent se passer ainsi. Pour moi, il s'agit de proclamations, nous n'assistons pas à un processus politique qui part de la base mais à des décisions prises en haut lieu.
Est-ce que les gens se sentent concernés par la corruption?
C'est une question intéressante à laquelle il est difficile de répondre de Pékin, car nous sommes à l'épicentre des méandres officiels de l'administration. La corruption est certainement une question sensible ici, mais je pense que le phénomène s'amplifie au fur et à mesure que l'on s'éloigne de la capitale. Il existe en Chine un dicton qui dit à peu près ceci: “Les montagnes sont hautes et l'Empereur est loin.” La Chine n'est pas aussi centralisée que les gens ne le pensent, bien que cela semble être le cas vu de l'extérieur. Il existe beaucoup de domaines sur lesquels Pékin n'a pas autant de contrôle qu'elle le souhaiterait. Les autorités provinciales ont beaucoup de puissance et d'influence sur les régions qu'elles administrent. Bien sûr la corruption est certainement une question importante, il y'a tellement d'histoires qui circulent sur le sujet... Ils essayent de réduire le phénomène de différentes manières, mais ils sont un peu coincés avec ca. Mais encore une fois, cela touche avant tout les rangs du parti. Quand il arrive que des actes de corruption soient dénoncés, les bureaucrates s'arrangent aussitôt pour “indemniser” les victimes et les choses se calment rapidement, on envoie les balayures sous le tapis, en quelque sorte. Ils veulent préserver les apparences coûte que coûte, toute tentative de venir à bout de la corruption n'est pas autorisée en bas de l'échelle ou en dehors du parti, cela doit venir de l'intérieur. Ils relatent des histoires de corruption, mais ce n'est pas comme dans les médias occidentaux, où vous voyez la presse stigmatiser la corruption et éventuellement attendre des réponses de l'État. Ici, le processus est inversé, les médias rapportent des affaires de corruption après que les enquêtes aient été menées à leur terme et que les contrevenants aient été appréhendés. Ici, les médias ne révèlent pas des affaires, ils rapportent des cas avérés dont les auteurs sont déjà poursuivis par la justice. Encore une fois, tout se joue en interne, du sommet vers la base. Les gens résistent bien évidemment dans certains cas de figure. On entend beaucoup parler, ici, et encore plus en dehors de Chine, des fermiers qui sont expropriés afin de construire sur leurs terres des usines ou des projets de développement et qui sont dédommagés mais pas à la hauteur de ce qu'ils auraient dû. Les gens ont la possibilité de se retourner contre le gouvernement, mais il est très difficile de sortir victorieux de ces poursuites. Les débats doivent se dérouler en interne, à l'intérieur du parti, si on veut avoir une chance d'obtenir gain de cause.
Quel est l'aspect que les gens considèrent le plus positif dans ce type de gouvernement?
Je pense que c'est ce que nous avons vu ici lors des défilés organisés en l'honneur de la fête nationale et en particulier le volet militaire des parades qui a peut-être gêné en dehors de Chine mais pas ici où les gens ne se considèrent pas vivre dans un pays militarisé. Pour les Chinois, il s'agit d'une démonstration de force qui indique clairement au reste du monde que la Chine n'est plus un pays faible. Ils se sentent encore profondément blessés par la main mise des puissances coloniales sur leur pays et en particulier celle des Japonais, la dernière en date. Ils se sont sentis humiliés d'avoir été si faibles et de laisser des puissances étrangères prendre autant le contrôle de leur territoire. Pour eux, cette nouvelle force affichée aux yeux du monde est le signe que les autres puissances ne pourront plus se permettre ce genre d'intervention dans le futur. Pour de nombreuses personnes vivant hors de Chine, il est inconcevable d'éprouver le besoin de montrer tant de force, pourquoi l'ont-ils fait, se demandent-ils? Ils l'ont certainement fait pour évacuer leurs vieux démons et panser les blessures de leur propre histoire. Les Chinois ont le sentiment que le parti communiste est l'organisation qui a ramené la Chine à sa juste place dans le concert mondial, c'est à dire une puissance majeure, ce qu'ils avaient représenté le plus clair de leur histoire.
Et il y'a également, bien entendu, la croissance économique. Quoi qu'on puisse dire du parti communiste chinois et de sa politique économique, ils ont remonté le pays vers une croissance extraordinaire lors des 10-30 dernières années. La légitimité du parti repose avant tout sur cela, davantage que sur la force militaire au demeurant. Comme le peuple chinois ne participe pas à la vie politique du pays, il participe à sa croissance économique. Il se sent donc concerné en premier lieu. Aussi longtemps que le parti continuera à enregistrer ces succès économiques, aussi longtemps il tiendra le haut du pavé. Tôt ou tard, la route de la croissance économique chinoise deviendra bosselée et la croissance stagnera, comment les Chinois verront-ils la légitimité du parti à ce moment là? Ce sera intéressant à analyser. Pour l'instant, en tous cas, la croissance continue et représente la fierté de tout un peuple. Toutes les festivités organisées à l'occasion de la fête nationale étaient tellement énormes et extravagantes et les sommes dépensées tellement importantes que les Chinois sont fiers de ce qu'ils accompli lors de ces soixante dernières années. Le parti communiste mérite de la reconnaissance pour cela et le peuple chinois lui accorde sa confiance pour cette grandeur retrouvée. Je dois reconnaître que ce sentiment est très perceptible à Pékin. Je pense que dans d'autres provinces ou d'autres régions, le sentiment doit être différent. La croissance économique n'a pas rejailli à travers tout le pays. Les effets de cette croissance se sont fait sentir principalement dans les villes de la côte est comme Shanghai, Guangzhou et quelques autres. Elle commence à se faire sentir davantage à l'ouest, doucement, et je ne sais pas comment j'aurai répondu à cette question si j'habitais un autre endroit en Chine. De Pékin, je ressens les choses comme cela, en tous cas.
Les médias internationaux rapportent, depuis quelque temps, qu'une menace terroriste pèse sur la Chine. Cela fait-il les gros titres ici?
Il y'avait un papier, dans le journal, ce matin à ce sujet. Les gens se sentent concernés par cette menace. Il existe véritablement une crainte de l'instabilité. Au travers de toute l'histoire de la Chine, il a toujours existé cette crainte des forces venant de l'extérieur, c'est d'ailleurs la raison pour laquelle la grande muraille a été érigée. La grande muraille n'a jamais constitué une protection efficace et encore moins de nos jours. Leur nouvelle “muraille” est constituée des mesures de protection instaurées avant les Jeux Olympiques et conservées en l'état depuis. On trouve toujours les fameux portiques de détection de métaux à chaque station de métro, ils sont extrêmement sensibles et inquiets concernant tous ces sujets liés à la sécurité. Quand vous étudiez de près l'histoire de la Chine, vous observez que le pays s'est toujours retrouvé à la limite entre l'intégration et la désintégration. La crainte de la désintégration est très intense ici et dans leur perception des choses, le danger vient toujours de l'extérieur. Bien entendu ces menaces terroristes sont prises très au sérieux. La population ouïghoure est la plus grande minorité ethnique de confession musulmane de Chine. Les récentes émeutes du Xinjiang sont les plus violentes qu'aient jamais connu le pays. Je crains que si Al-Quaïda ou d'autres organisations internationales islamistes radicales se mêlent du problème, le respect des citoyens ouïghours pour les lois soit davantage mis à mal que par le passé et que la Chine risque de connaître une radicalisation d'une certaine frange de la population, ce qui serait assurément une belle erreur. Les autorités doivent faire preuve de beaucoup de prudence dans leurs agissements... De mon point de vue, les réactions chinoises peuvent parfois être excessives. Ils ont tendance à apporter des réponses centralisées, globales et uniformisées à toute forme de menace, que ce soit la grippe aviaire ou Al-Quaïda. Je suis inquiet de ce genre de réactions par rapport à la population ouïghoure, qui, de manière générale est respectueuse des lois en vigueur. Je suis soucieux du développement de cette affaire.

