Allô Pékin – La Chine et le challenge vert
La conférence mondiale de Copenhague sur l'environnement a débuté lundi dernier. Comment la Chine s'est-elle préparée à relever ce défi vert? Notre correspondant à Pékin, Thomas Rippe, nous en dit un peu plus.
Le changement climatique va faire les gros titres lors des deux prochaines semaines. Quel est le temps à Pékin? De la pollution dans l'air?
Et bien pollué oui, comme toujours. Chaque matin quand je me réveille, je dois me débarasser les poumons de tout ce que j'ai respiré la nuit. Et encore, je suis à l'intérieur, imaginez dehors. Je pense toutefois que la qualité de l'air a été bien améliorée depuis mon premier séjour en Chine, il y a 14 ans de cela. Ceci dit, je vivais à Los Angeles il y a deux ans et la situation n'y est guère meilleure.
Est-ce que les médias chinois parlent beaucoup de cette conférence mondiale sur le climat?
Assez oui. Comme je l'avais un jour évoqué dans l'une de vos interviews, la presse officielle cherche à bâtir un consensus populaire. Je pense en plus que chaque événement international est une opportunité qui se présente à la Chine pour s'affirmer davantage. La première chose prise en considération ici est le prestige national. Ils veulent se voir meneurs du processus. Ils veulent également que leur point de vue soit bien compris et pris en compte, oui ils veulent faire quelque chose mais ils ne laisseront pas les pays industrialisés imposer des sanctions qui freineront la progression des pays en voie de développement. Et même sans parler de sanctions, ils ne se laisseront pas non plus imposer des standards. Le développement économique est toujours le cheval de bataille des Chinois, il prime sur tous les autres objectifs. La protection environnementale passe après. Le sujet est d'actualité tant qu'il ne constitue pas un obstacle à ce développement économique.
De nombreuses critiques ont été formulées sur le fait que les pays utilisent des méthodes de calcul différentes pour évaluer leurs objectifs de réduction d'émissions. Vous-êtes vous penché sur la question?
Les statistiques n'ont aucun sens en Chine. Il n'existe aucun élément de comparaison, les chiffres n'ont pas beaucoup de sens. Je pense néanmoins que la conscience collective réalise que la pollution constitue une entrave au développement économique et freine la croissance. Et puis, pour eux, la qualité de l'air à Pékin est une question de prestige. Ils étaient très embarrassés au moment de la tenue des Jeux Olympiques et ils continuent à répertorier sans cesse les jours où la qualité de l'air est bonne. Ils veulent vraiment mettre ça en avant. Ils prennent l'environnement en considération mais cela passera toujours après les considérations économiques. Les préoccupations environnementales sont intervenues lorsque les Chinois ont constaté l'impact économique négatif de la pollution.
Que répondez-vous à l'argument selon lequel la Chine est en meilleure position que de nombreux pays riches pour adapter une technologie propre?
Je souscris à cet argument, sans l'ombre d'un doute. J'ai lu récemment un article qui établissait une comparaison entre les usines de charbon chinoises et américaines, il semblerait que les usines chinoises soient bien plus efficaces car elles sont nettement plus récentes. Les usines américaines sont vieilles, elles ont été construites pour la plupart à l'époque de la seconde guerre mondiales, elles sont devenues sales, vétustes et peu rentables. Ici, elles sont plus neuves et plus efficaces. On a également assisté ici à un effort massif en direction de l'énergie éolienne et ils commencent à s'impliquer sérieusement dans l'énergie solaire. Ils possèdent une sorte d'avantage car ils n'ont pas besoin de transformer beaucoup de leur énergie polluante en énergie verte, ils travaillent directement sur des nouveaux schémas énergétiques propres. Prenons le cas de l'industrie automobile par exemple. Lorsqu'ils seront arrivés au stade suffisant pour percer sérieusement le marché mondial, ils iront directement sur le marché de la voiture électrique, sans passer par les véhicules hybrides. Ils auront l'avantage de ne pas être bloqués par des technologies vieillissantes et polluantes et de ne pas avoir à fournir l'effort de transformer toutes ces technologies. Ils ont la possibilité de passer directement à des technologies propres. S'ils pensent qu'ils gagneront plus d'argent en produisant des voitures propres, ils le feront. Mais s'ils pensent qu'il y a toujours plus d'argent à faire avec nos vieilles bonnes voitures polluantes, ils le feront également. Tout dépend de la capacité à gagner de l'argent en fait. Je pense qu'ils ont senti des opportunités de business et cela leur donne un certain avantage.
Que pensez-vous des tractations entre la Chine et les États-Unis à propos des seuils d'émission?
Je pense que ces deux pays ont le plus gros impact sur le processus de décision et ils ont tous deux des objectifs différents. Les États-Unis sont bien entendu un pays développé mais je crois qu'il faut être conscient que quand une usine américaine fabrique un produit, le processus est plus polluant que pour la même opération en Chine. C'est sans doute la raison pour laquelle la Chine a commencé à polluer l'environnement à grande échelle, parce que nous ne produisons plus rien aux États-Unis, tout est fabriqué en Chine. La production est devenue plus globale également, si vous achetez une voiture aux États-Unis, il y a des chances que des parties de cette voiture aient été fabriquées dans une dizaine de pays différents. Essayez d'imposer des limites différentes dans des pays différents n'a pas vraiment de sens, la planète entière est intégrée dans l'économie globale. Il s'agit d'un problème complexe.
Les Pékinois s'intéressent-ils au sommet de Copenhague?
Je pense que le débat est bien plus vif aux États-Unis, du moins parmi la population. Chez nous, nous pouvons nous exprimer au travers des votes pour obliger nos représentants à œuvrer dans la voie que nous avons choisi, nous pouvons les mettre sous pression. Il existe bien entendu un certain nombre de gens qui sont contre les réductions d'émissions car ils estiment que cela va nuire à l'industrie, c'est le cas de l'industrie automobile par exemple. Je pense personnellement que c'est une erreur. Je pense que ces gens ont manqué des opportunités de faire du business en insistant depuis des années sur la fabrication de voitures de mauvaise qualité. Ce n'est que mon opinion personnelle.Vous voyez des gens comme Al Gore et ses partisans faire le forcing pour des taux minimum de réduction d'émissions. Nous sommes dans un débat politique et nous devons être présents dans ce débat pour faire entendre notre voix. Ici, nous touchons plus à une forme de prestige national. Ils veulent être les leaders de cette nouvelle cause et bien veiller à ce qu'on ne leur impose pas des mesures qui ralentiraient leur croissance économique. Les Chinois attendent de leurs dirigeants qu'ils jouent un rôle prépondérant et positif dans cette négociation planétaire, ils attendent également que la Chine ne se laisse pas imposer des conditions défavorables pour elle. Il faut sauver la face à tout prix, c'est la première préoccupation ici. On ne voit pas les choses de la même manière aux États-Unis par exemple, chez nous on prend parti pour obtenir ce que l'on attend du débat.
Que pensez-vous qu'il va ressortir de cette conférence? Obtiendrons-nous de nouveaux accords sur le climat?
J'en doute un peu. Je suis toujours un peu pessimiste par rapport à ce genre de sommet. Kyoto, par exemple, était supposé constituer un tournant et le président Bush a refusé de signer le traité, je considère cela comme un véritable échec. Je pense qu'il y a malheureusement trop de protagonistes pour trouver un accord satisfaisant pour tout le monde. Je n'ai pas beaucoup confiance dans les gouvernements de manière générale, mais je crois aux marchés et aux individus. Prenons le cas du Danemark, je crois qu'il s'agit du Danemark, leur politique de subventions aux entreprises qui évoluent dans le domaine énergétique leur a permis de devenir leaders dans la production de panneaux solaires. Je pense que c'est sous cet angle là qu'il faut aborder le problème, Obama a d'ailleurs envisagé ce genre de choses, du moins il en a parlé, cela sera-t-il suivi de faits?... En Chine, ils ont compris qu'il y avait des opportunités de business et les consommateurs se sentent concernés par toutes ces préoccupations environnementales. Il faut expliquer aux consommateurs qu'il est possible sauver le monde en achetant une voiture hybride. Honda et Toyota le font très bien par exemple. Ces deux marques possèdent une longueur d'avance sur le marché des véhicules hybrides et gagnent beaucoup d'argent, les sociétés américaines pendant ce temps... Elles sont en retard, ne sont pas performantes et perdent des parts sur ce marché. Si vous avez l'intelligence et la capacité d'anticiper les tendances et de créer un marché pour des produits environnementaux, vous avez gagné... J'ai beaucoup plus foi dans ce genre d'initiatives que dans les réponses apportées par des gouvernements-courtiers. La division fondamentale oppose une fois de plus pays développés et pays en voie de développement. Les pays émergents tiennent le discours suivant: “Messieurs, vous avez pollué la planète lors de votre croissance et de votre développement et ça continue, comme aux États-Unis, au point de créer la vaste majorité de la pollution que nous connaissons aujourd'hui sur la planète”. Ainsi, quand les États-Unis disent à la Chine qu'elle ne peut pas polluer son propre territoire sous la justification de son développement, c'est de l'hypocrisie. D'un autre côté, la Chine présente la croissance économique la plus rapide de la planète et si elle continue sur ce rythme sans déduire de manière drastique ses émissions, nous courrons tous à la catastrophe. Le problème est extrêmement complexe. Est-ce des gens qui prennent place autour d'une table de négociation parviendront à le résoudre? Je n'ai pas l'impression que cela en prenne le chemin. Je pense néanmoins qu'il existe des hommes d'affaires suffisamment avisés pour faire de l'argent avec cette nouvelle donne et des consommateurs suffisamment intelligents pour changer leurs habitudes. Je souhaite de tout cœur que l'on trouve une solution. Cela pourrait intervenir... à moins qu'il ne soit déjà un peu trop tard. De toutes les manières, nous ne pouvons pas faire autre chose que d'enclencher le processus au plus vite.
Je suis d'accord avec vous. Je pense que les consommateurs détiennent les clés pour reconfigurer le futur de notre planète.
Je constate que la prise de conscience collective commence à faire son apparition dans ce processus de construction. Ici, dans les médias officiels, on insiste sur ces développements environnementaux. Mais on voit toujours des cas de dérapage. Il y a une semaine ou deux, je suis sûr que vous en avez entendu parler en Europe, nous avons eu cette affaire d'empoisonnement au plomb avec cette usine qui a contaminé tous les enfants habitant les alentours. Le plomb détruit les facultés intellectuelles et réduit le QI, c'est donc très important. Le résultat est que l'on a déplacé les familles de quelques centaines de mètres et qu'on laisse l'entreprise continuer à polluer car elle représente un employeur majeur de l'endroit. S'ils avaient dû fermer l'usine, ils auraient totalement paupérisé l'endroit. Donc, une fois encore, oui c'est bien qu'ils aient déplacé les gens mais on laisse l'usine continuer à polluer comme elle l'a toujours fait. C'est un gros dilemme ici, les gens sont tellement impatients de rehausser leur qualité de vie et, dans un sens, ils doivent faire un choix, la croissance économique ou la protection de l'environnement. Nous ne sommes pas encore arrivés au stade où nous pouvons obtenir les deux en même temps. Je pense que cette réalité est valable pour la planète toute entière. Beaucoup de gens estiment que c'est l'un ou l'autre. Nous devons maintenant trouver le moyen d'avoir les deux simultanément.

