Après les événements qui se sont produits à Lhassa le 14 mars dernier, la question tibétaine s’est retrouvée au cœur des médias. Difficile de discerner le vrai du faux, l’information de la désinformation tant dans les médias chinois qu’occidentaux. Mais quelle est la situation réelle des Tibétains? Quels sont les enjeux cachés du Tibet? Radio86 a rencontré Jean-Paul Desimpelaere, un spécialiste du Tibet.
Jean-Paul Desimpelaere a été coadministrateur de l’Association Belgique Chine de 1982 à 1998, fondateur et directeur de l’agence de voyage Belgique Chine de 1985 à 1998. Il a participé au travail de documentation pour la rédaction du livre de son épouse, Elisabeth Martens : "L’histoire du bouddhisme tibétain, la compassion des puissants", paru chez L’Harmattan.
Aujourd’hui, sa “fin de carrière”, comme il le dit lui-même, est surtout remplie par le Tibet. Un sujet qui l’intéressait déjà très fort durant sa carrière professionnelle, et où il est allé à plusieurs reprises et y a emmené des groupes. Encore maintenant, il s’y rend une fois par an, ou tous les deux ans, avec des petits groupes ou dans le cadre de recherches en tibétologie et en sociologie.
R86: Vous apparaissez comme un spécialiste du Tibet, quand vous êtes-vous rendu pour la première fois au Tibet ?
JPD: En 1985, et la dernière fois c’était aux mois d’août et septembre de l’année dernière.
R86: Vous m’avez dit que vous y êtes retourné plusieurs fois, c’était dans quel cadre? Tourisme, démarche associative, pour voir la situation là-bas ?
JPD: Un peu de tout. Il y a le tourisme bien sûr, quand c’était mon activité professionnelle. Mais j’ai aussi pu participer à des recherches, ainsi qu’à une expédition sportive avec des jeunes alpinistes belges, des flamands, qui allaient non pas sur l’Everest, mais au Shishapangma (NB : 8027 mètres), un peu moins connu, mais qui dépasse les 8000 mètres, du côté tibétain. En ce qui concerne les projets de recherche, je m’intéresse surtout à la vie des paysans : comment elle s’améliore et quelles difficultés ils rencontrent. En 20 ans, cela s’est amélioré, mais dans le nord du plateau Qinqhai-Tibet, le climat devient très rude, très sec. J’ai pu visiter pas mal d’éleveurs de bétail et enquêter, demander comment ils se débrouillent. Il y a trop de troupeaux, trop peu d’herbe, le plateau se désertifie… Ce n’est pas évident là-bas.
R86: Lors de vos voyages au Tibet, avez-vous constaté une amélioration ou une détérioration de la situation? Que ce soit par rapport aux libertés, aux infrastructures, à la culture tibétaine, au développement économique… quel sont les grands changements que vous avez constaté personnellement?
JPD: Le changement flagrant, c’est le développement économique. Il n’y a aucun doute. N’importe qui, qui a été il y a 30 ans au Tibet et qui y retourne maintenant vous dira que cela a complètement changé, comme toute la Chine a changé d’ailleurs. Les maisons sont nouvelles, même à la campagne ! Il y a beaucoup plus d’écoles, beaucoup plus de moyens de transport, il y a un peu de tout… Il y a maintenant des légumes, il y a des serres! J’ai connu la période où il n’y avait pas de légumes, on mangeait des navets et des patates et c’était presque tout. Maintenant, il y a du choix. À Lhassa, on cultive des tomates, à presque 4000 mètres d’altitude !
R86 : Vous m’avez dit que vous avez pris part à différents projets. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces gens qui eux vivent la situation au Tibet ?
L'énergie solaire permet aux paysans sur le haut plateau d'avoir la télévision (Image: Jean-Paul Desimpelaere)
JPD: J’ai vu la mise en œuvre de projets contre la désertification, j’ai assisté à la construction d’infrastructures comme l’installation d’un réseau d’eau potable, d’égouts et d’autres choses essentielles. Mais aussi des projets concernant l’énergie et l’électricité, la mise en route de petites centrales électriques, et surtout une distribution gigantesque de panneaux solaires qui commencent à se répandre un peu partout là-bas. Les éleveurs qui vont avec leur tente et leur troupeau pendant quatre mois sur le haut plateau emportent maintenant des panneaux solaires, pour alimenter quelques lampes et même parfois la télévision! (rire) Ce sont des choses qui ont changé par rapport au passé et qui changent encore. L’intérieur des maisons aussi change. Il y a plus de confort, même s’il y a des différences entre Tibétains. Il y a des Tibétains aisés et des Tibétains pauvres. J’ai été reçu chez des gens qui n’avaient même pas de chaise et qui étaient assis par terre pour manger.
R86 : Est-ce que les Tibétains aisés sont ceux qui participent aux activités du parti ou bien la différence se situe-t-elle ailleurs ?
JPD: Non, je dirai plus simplement que cette différence est due au marché libre. Depuis 30 ans, la Chine a laissé se développer le marché libre, l’écart entre les villes et les campagnes s’est creusé, ainsi que l’écart entre paysans aisés et nécessiteux. Certains se retrouvent dans des régions défavorisées, ils ont des lopins moins fertiles, ou ils ont eu de la malchance, comme perdre leur femme trop tôt, ou qu’ils n’aient pas eu assez d’enfants pour reprendre le travail. Ceux-là restent en arrière parce qu’ l’organisation sociale pour éliminer cette pauvreté n’est pas encore au point. Il y a bien des allocations de subsistance depuis quelques années qu’on donne aux paysans les plus démunis. Mais cela reste peu, à peine de quoi se payer autre chose que l’orge ou la viande qu’ils produisent eux-mêmes. Mais bon, il commence à y avoir des interventions du gouvernement pour amoindrir l’écart entre riches et pauvres qui s’est creusé les dernières années.
R86 : Un phénomène propre à toute la Chine ?
JPD: Heu oui, un peu. Il y a une correction qui va être opérée avec le plan quinquennal en cours pour diminuer ce fossé.
R86 : Il y a une grosse disparité entre les pauvres et les riches ?
JPD: Oui, mais on ne peut pas dire qu’il y a beaucoup de pauvres. On ne peut pas dire non plus que les Tibétains très riches sont des membres du parti communiste, ce n’est pas vrai non plus. Qui est très riche au Tibet? Un petit entrepreneur qui a eu de la chance, qui a, par exemple, commencé par ouvrir une petite société de transport avec deux camions en travaillant jours et nuits et qui, maintenant, n’est plus sur la route, car il a peut- être 20 employés et 30 camions. Ce sont des gens comme ça. Des marchands aussi, des personnes qui sont parvenues à tirer profit des occasions que le marché offrait.
R86: Pouvez-vous nous présenter une brève histoire des relations entre la Chine et le Tibet?
JPD: Le premier contact en fait, c’était durant la période des Tang et des Tubo. Les Tubo du côté tibétain, les Tang du côté chinois. Les Tubo avaient un très grand empire qui s’étendait sur tout le plateau tibétain et même au-delà. Les Tang avaient eux aussi un très grand empire, limitrophe à celui des Tubo. Même si ces deux empires se sont fait la guerre, leur pouvoir était relativement équilibré. Ils ont conclu des accords de paix, se sont échangés des cadeaux et des princesses. Mais cela n’a duré que deux siècles, du VIIe au IXe siècle. Avec les Mongols, au XIIIe siècle, cela a changé. Les Mongols ont envahi toute l’Asie et même une grande partie de l’Europe, et aussi le Tibet. Je dis bien envahi et pas seulement tombé à genoux devant les lamas tibétains ! Mais les Mongols ont laissé le clergé tibétain gérer et administrer le Tibet. C’est grâce à cet épisode que la Chine déclare maintenant : “le Tibet a été incorporé à l’empire chinois lors de la dynastie mongole des Yuan », parce qu’avec les Mongols, le Tibet était clairement soumis à l’empire chinois. Après, avec la dynastie des Ming, du XIV au XVIe siècle, le statut du Tibet devient un peu plus flou. Pour les Ming, aussi longtemps que les Tibétains ne les embêtaient pas, ils les laissaient tranquilles et ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient. Il s’agissait plus d’une relation vassal-suzerain.
Depuis plusieurs années les nouvelles infrastructures fournissent plus de confort (Image: Jean-Paul Desimpelaere)
Ceux qui défendent l’indépendance du Tibet soutiennent que le Tibet n’était pas réellement incorporé à l’empire chinois durant l’époque Ming. C’est discutable, en effet. Par contre, avec les Mandchous, du XVII au XIXe siècle, le Tibet est devenu une des dix-huit provinces chinoises, cela est clairement établi par plusieurs cartes. Le Tibet devait répondre aux règlements et lois chinoises, bien que, de nouveau, les dirigeants locaux du Tibet restaient des Tibétains. A cette époque, il s’agissait des Dalaï-lama. À partir du XVII siècle, 5e Dalaï-lama a pris le pouvoir politique et c’est resté comme ça jusqu’au XXe siècle, avec les régents, puis les autres Dalaï-lama. Au début du XXe siècle, - et c’est le point le plus important parce que souligné par ceux qui, actuellement, défendent une indépendance du Tibet – et durant 50 ans, l’empire chinois n’avait plus rien à dire au Tibet. Les Chinois ont même été mis dehors, il n’y avait plus aucun Chinois présent à Lhassa. Mais quand on y regarde de plus près, c’est la présence anglaise qui a incité les Tibétains à déclarer leur indépendance, présence anglaise qui était au Tibet comme elle était ailleurs sur la côte, dans une Chine semi-colonisée par les Anglais, les Français, les Allemands,... les Tibétains faisaient partie de ce jeu là. C’est essentiellement sur cette période-là que le gouvernement en exil se base pour dire que “le Tibet était indépendant”. Mais c’est comme si on disait : "puisque le Tibet était une colonie, il était indépendant" ! Cela me semble un peu maigre comme argumentation pour défendre l’épisode d’indépendance du Tibet. Puis, en 1951, c’est l’Armée rouge qui intervient. Le pouvoir communiste veut restaurer les frontières du passé, celles d’avant la présence occidentale en Chine. En 1912, la république chinoise avait déjà proposé la même chose, mais elle n’a pas été capable de le faire, car la Chine était trop affaiblie par une longue présence de l’Occident, les guerres de l’opium, les concessions, etc.
R86: Alors pour vous, la Chine a conquis, envahi ou annexé le Tibet?
JPD: Elle a de toute façon marqué le fait qu’elle considérait le Tibet comme faisant partie de la Chine en y envoyant son armée à une époque où effectivement plus aucun Chinois n’y habitait. Les Chinois sont entrés au Tibet avec leur armée, mais taxer cela « d’invasion », c’est partir de l’idée que le Tibet était indépendant, or c’est discutable, puisqu’il l’était de la Chine, mais il ne l’était pas de l’Angleterre. Il y a des arguments qui donnent raison aux Chinois, mais d’un autre côté ils ont envoyé l’armée en 1951.
R86: Dans plusieurs documents, on présente le régime tibétain comme esclavagiste ou féodal. Pouvez-vous nous en dire plus ? Dans le livre de femme auquel vous avez participé, vous revenez sur ce régime.
JPD: Dire que c’était un régime esclavagiste est un peu exagéré. C’était un régime féodal assez comparable à ce qu’on a connu ici à l’époque féodale, mais avec une différence importante : au Tibet, le clergé avait une place beaucoup plus grande que chez nous. 70% des terres appartenaient aux monastères, c’est beaucoup. Cela n’a jamais été le cas en Europe. Ici les guerres se passaient entre les seigneurs locaux. Là-bas, c’était les différentes écoles du bouddhisme tibétain qui se battaient entre elles ; les seigneurs étaient liés au clergé bouddhiste car ils envoyaient leurs fils dans les monastères. Le Bouddhisme tibétain servait de structure pour cette société. Ce système féodal théocratique a pu se maintenir longtemps (un millénaire) grâce au clergé bouddhiste qui représentait entre 10 et 15% de la population mâle, ce qui est énorme. Les serfs étaient liés aux monastères ou aux seigneurs qui possédaient des terres à des centaines de kilomètres des grands centres commerçants et religieux où ils résidaient. Lhassa est typiquement une ville de cette époque, mêlant le pouvoir religieux, politique et économique. Les serfs étaient, eux, liés à la terre de leur maître (lama ou seigneur) et ne pouvaient pas déménager. S’ils le voulaient, ils devaient demander une autorisation et payer une taxe. Ils travaillaient gratuitement sur une partie des terres du seigneur, et exploitaient en plus quelques petits lopins de terres pour eux-mêmes, pour subsister. Il y avait aussi des esclaves mais c’était une minorité, principalement des serviteurs attachés aux grandes demeures des seigneurs.
"L’histoire du bouddhisme tibétain, la compassion des puissants" de Elisabeth Martens, l'épouse de Jean-Paul Desimpelaere (Image: L'Harmattan)
R86 : Ce système a-t-il été en vigueur jusque 1950?
JPD : Jusqu’en 1959 en réalité. L’Armée rouge est arrivée en 1951, mais l’accord conclu entre le parti et le Dalaï-lama était, dans un premier temps, de ne rien changer à cette structure sociale. Le parti communiste voulait organiser des réformes sociales avec la noblesse tibétaine, pas contre elle. Le gouvernement chinois a respecté cet engagement pour le territoire sur lequel régnait le Dalaï-lama, c’est-à-dire la R.A. du Tibet. Mais il y avait aussi des Tibétains dans les zones limitrophes, des zones pour lesquelles il n’y avait pas d’accord. Et là, la réforme agraire a commencé dans les années 50. En 1956, il y a eu dans ces zones des révoltes à partir des monastères et de la noblesse tibétaine. Ces grands propriétaires terriens se sont alors réfugiés à Lhassa et petit à petit la révolte s’est étendue au Tibet même et a éclaté au grand jour en 1959.
Fin première partie.
La deuxième partie de cet entretien a pour thèmes la géopolitique et la présentation du Tibet dans les médias.
Elisabeth Martens et Jean-Paul Desimpelaere ont coécrit le livre "L’histoire du bouddhisme tibétain, la compassion des puissants" publié chez L'Harmattan.
Auteur: Daniel Ernult
Interview par: Daniel Ernult
Links:
[1] http://www.belchin.be/
[2] http://www.radio86.fr/decouvrir-et-apprendre/la-societe-chinoise/6539/jean-paul-desimpelaere-un-autre-regard-sur-le-tibet-deuxieme-partie
[3] http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=24834