Quelles sont les capacités technologiques de la Chine ?
Nous en parlions la semaine dernière dans notre compte rendu de l'actualité chinoise de l'été, l'OCDE revient sur un précédent rapport qui estimait que la Chine était en passe de dépasser les États-Unis et le Japon en matière de recherche et de développement et replace la Chine au rang d'atelier du monde. D'autre part, différentes affaires d'espionnage informatique, ou de cyber-attaques, ont porté l'attention sur les capacités de la Chine à s'attaquer aux autres pays via des moyens de télécommunications modernes soit à des fins militaires soit à des fins d'espionnage industriel. Où en est exactement la Chine en matière d'innovation technologique ? Des éléments de réponse dans cet article.
Avec François Godement, directeur d'Asia Centre, il est aussi sinologue et spécialiste des questions stratégiques ; Frédérique Sachwald, chef du département Recherche et Développement au ministère de la recherche ; et Pascal Lointier, Président du Clusif, le club des sécurités des sytème d'informations français. s.
"Ce qu'on appelle ingénieur en Chine, et ce qui pourrait être les niveaux ingénieurs, chercheurs, créateurs est quand même très loin de la réalité", affirmait la semaine dernière dans Chine Hebdo Valérie Niquet, directrice de l'IFRI (Institut Français des Relations Internationales). Néanmoins, les ingénieurs en télécommunication de l'armée chinoise sont soupçonnés d'être parvenus à pirater le réseau informatique du Pentagone. Cette accusation de certains responsables américains suit de deux semaines des allégations mettant en cause des infiltrations via "des chevaux de Troyes" au sein du ministère de l'économie et de la Chancellerie allemande. La France elle aussi aurait été touchée par ces infiltrations informatiques.
Rien de nouveau pour François Godement qui affirme que la guerre des écoutes électroniques et le piratage sont une réalité depuis longtemps. Et il est normal que la Chine s'engage dans une "guerre asymétrique". La grande inégalité militaire et stratégique entre la Chine et les États-Unis oblige les Chinois à trouver des moyens qui pourraient leur permettre de renverser cette inégalité.
Tous les pays industrialisés s'occupent de "l'info-guerre", ajoute Pascale Lointier. La Chine a annoncé depuis plusieurs années qu'elle possédait des équipes "d'info guerre", tout comme les États-Unis. L'info-guerre est l'attaque de, par ou pour l'information.
Mais ce piratage concerne également les entreprises, et particulièrement les petites et très petites entreprises qui possèdent un grand savoir-faire dans un domaine de pointe ou particulier. C'est pourquoi les entreprises aussi doivent engager des mesures de protection de leur savoir-faire industriel, souvent matérialisé sous forme d'information numérique très facile à intercepter. L'entreprise qui s'exporte doit entreprendre la protection de ses informations numériques, fait part Pascal Lointier dont le club rend accessible en ligne, et gratuitement, un document qui reprend les opérations à réaliser pour se protéger des concurrents.
Mais de manière plus générale, cette question des technologies de l'information et le piratage des réseaux pour avoir accès au savoir-faire des uns et des autres nous amène à la question de la place de la Chine dans l'innovation et la recherche et le développement de nouvelles technologies.
La Chine en retard

À la fin du mois d'août, l'OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économique) publiait un rapport dans lequel elle stipule que "la Chine a encore un long chemin à parcourir avant de s'être dotée d'un système national d'innovation moderne et hautement performant". L'organisation argumentait ce jugement par le fait que, même si les dépenses en Recherche et Développement ont augmenté de 19 % en rythme annuel depuis 1995 et que même si le pays asiatique a réalisé des investissements tout à fait remarquables, les dépenses ont été allouées principalement au "secteur de la haute technologie, la mise à niveau des équipements et des installations, et la recherche expérimentale pour de nouveaux produits, et non pas sur la recherche fondamentale, base de l’innovation à long terme".
Dans son étude "La Chine, puissance technologique émergente" qu'elle vient de publier (et accessible gratuitement en ligne sur le site de l'IFRI), Frédérique Sachwald aboutit à des conclusions similaires à celles du rapport de l'OCDE, décrivant la Chine comme dépendante des capitaux et des composants étrangers. Elle explique que si l'Empire du Milieu est de loin le premier exportateur de technologie de l'information et de télécommunication, même dans ce secteur, qui est l'un des plus performant du pays, le niveau des biens produits se situe plus sur le bas de gamme que sur la production de biens réalisés avec les composants les plus pointus. Parallèlement, sur la chaîne des valeurs, le géant asiatique se trouve plus dans l'assemblage de ces biens que dans la création de composants, de design ou de recherche et développement étant donné que ce pays a construit sa richesse sur sa gigantesque masse de main-d'œuvre. Il est donc logique que ce "pays soit spécialisé sur les opérations intensives en main-d'œuvre".
Frédérique Sachwald dresse un bilan des capacités techniques et technologiques selon trois axes - flux vs stock, taille vs densité, quantité vs qualité - en tenant compte à la fois des progrès et de la situation "en niveau" du pays par rapport au reste. Le premier axe montre un déséquilibre du nombre d'articles scientifiques publiés (stock) par rapport à l'augmentation impressionnant des dépenses et du nombre d'étudiants. Le deuxième axe relativise lui aussi les progrès de la Chine. Certes le pays compte aujourd'hui 19 millions d'étudiants dans l'enseignement supérieur (taille), un chiffre plus élevé que celui des États-Unis, mais mis en rapport avec la taille de la population, "l'intensité" diminue tout comme le rang de la Chine dans les classements internationaux. Le troisième axe n'échappe à la tendance initiée par les deux précédents. La corrélation entre le nombre d'ingénieurs et le nombre de publications parues montre une nette amélioration de la Chine. Cependant, la qualité de ces publications, mesurée par le nombre de fois qu'elles sont citées, amène à la conclusion que la Chine a peu progressé et reste très en arrière des grands pays.
La Chine et le transfert de technologie

Le rapport de l'OCDE mentionne les importants investissements de la Chine dans les secteurs des hautes technologies, un secteur où le pays parvient à être performant mais, selon Frédérique Sachwald, cela est en grande partie dû aux multinationales. Pékin avait autorisé ces multinationales à s'implanter sous la condition d'obtenir des transferts de technologie, transferts dont elle a besoin mais qui ne suivent pas. Ce manque de suivi explique la récente décision de Pékin de refermer petit à petit ses portes aux multinationales et de favoriser le soutient et la création d'entreprises "purement" chinoises.
Pour François Godement, la Chine a toujours besoin des capitaux étrangers même si d'un autre côté elle parvient à s'autofinancer grâce au surplus de la balance commerciale. Plus encore que de capitaux, ce sont des partenariats et des transferts de technologie dont la Chine a besoin. Le problème qui se pose à la réalisation de ces transferts, c'est le retard juridique de la Chine. Le retard dans les matières de la propriété intellectuelle, les problèmes d'imitations, de copiage, constituent selon Godement des freins à l'innovation et au développement technologique.
"On butte sur des obstacles culturels et sociétaux pour valoriser un fond de scientifiques et de techniciens chinois qui existe", affirme le directeur de l'Asia Centre.

Frédérique Sachwald ajoute que les "capacités d'absorption des technologies étrangères" - capacité à capter les technologies et les connaissances externes, afin de pouvoir par la suite les maîtriser, les optimiser et les développer localement - restent faibles. Cela "est une des raisons pour lesquelles elle (la Chine) est déçue par cette question des transferts de technologie", continue Sachwald. Ce n'est donc pas uniquement dû aux entreprises étrangères qui se protègent mais aussi parce que la majorité des entreprises chinoises ne sont pas capables d'absorber des technologies de pointes très rapidement.
Recherche de savoir-faire, transferts de technologies, espionnage industriel et militaire, ces trois thèmes sont étroitement reliés dans les ambitions de la Chine à devenir une des principales puissances économiques et militaires mondiales.
François Godement est également l'auteur du livre "Chine - États-Unis : Entre méfiance et pragmatisme" aux éditions de la Documentation Française.


