La Chine et les changements climatiques
Lors du récent forum mondial du business qui s’est tenu à Stockholm, Radio86 a interviewé le docteur Mohan Munasinghe, vice-président du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), co-lauréat du prix Nobel de la paix et président de l’institut Munasinghe pour le développement du Sri Lanka.
Radio86: Quelle est la gravité de ce problème de changements climatiques?
Dr. Munasinghe:Je dirais que nous avons un problème assez sérieux. A la lecture du dernier rapport du GIEC, vous constaterez que le changement climatique concernant la planète est bien réel et que les causes en sont les activités humaines. Lors des trente ou quarante prochaines années, nous serons confrontés à des modifications très importantes comme le réchauffement de la planète, l’augmentation du niveau des mers et des océans, la multiplication des catastrophes naturelles, la liste n’étant pas exhaustive.
Comment réagissez-vous aux propos de ceux qui pensent que l’on surévalue la gravité de ce problème?
Heureusement, ils sont de moins en moins nombreux. Nous pouvons les classer en deux catégories. Ceux qui considèrent que le climat est un faux problème et nous éloigne des véritables soucis de l’humanité comme la pauvreté, la malnutrition, les épidémies, etc... Nous leur répondons que le problème climatique n’est pas un cas isolé et qu’il existe des corrélations entre toutes les situations évoquées précédemment. Nous devons trouver une solution globale qui prendrait en compte toutes ces données, dans le cadre d’un développement durable.
La seconde catégorie comprend ce que nous appellerons les groupes d’intérêt ou les lobbies. Ils ont le sentiment que quelle que soit leur activité ou leur industrie, le changement climatique représente une menace pour eux, leur réaction est de s’y opposer. A ces gens là, je dirai qu’ils rencontreront des limites à leur prospérité si de graves dysfonctionnements survenaient, car toute l’économie planétaire serait affectée. Nous sommes confrontés à un problème global et il est grand temps que nos commençions à travailler tous ensemble pour trouver des solutions.
Quel est le rôle des pays en développement, comme la Chine, dans les changements climatiques? Dans ces pays, on se dit bien volontiers que les occidentaux sont la cause de ces problèmes et qu’ils devraient être les premiers à y remédier.
Il est évident que les changements climatiques que nous connaissons trouvent leurs origines dans la révolution industrielle. Ce sont les pays, qui sont riches aujourd’hui, qui ont pollué l’air au dioxyde de carbone et sont la cause de nombreux problèmes. Ce sont cependant les pays en développement, et les plus pauvres en particulier, qui auront le plus à souffrir des changements climatiques. Nous sommes témoins d’une injustice flagrante.
Nous devons maintenant comprendre que tout un chacun est partie prenante. Les pays en voie de développement doivent également apporter leur contribution. Le point que nous cherchons à défendre, à travers notre convention, et que nous estimons être une solution juste, est qu’il appartient aux pays riches, qui ont la capacité financière et technique et qui de plus, sont à la source des ces problèmes, de prendre le leadership et de légiférer rapidement sur les émissions de gaz à effets de serre. Les pays en voie de développement, qui peu à peu deviendront riches, devraient également s’inscrire dans ce processus.
Vous avez évoqué, dans votre intervention, l’attitude de la Chine qui attend des Etats-Unis, qui sont les plus gros producteurs de gaz à effet de serre, une réaction, qui est la condition sine quae non pour sa propre implication. Les rapports montrent cependant que la Chine est passée devant, assistons nous à un rééquilibrage du pouvoir?
Nous assistons surtout à un réequilibrage des culpabilités plutôt que du pouvoir. Le consommateur chinois emet probablement, je ne connais pas les chiffres exacts, 1/10ème ou 1/15ème de ce que produit un consommateur américain. Si l’on se réfère à la déclaration des droits de l’homme des Nations Unies, chaque être humain a les même droits, il faudra cependant plusieurs dizaines d’années avant qu’un chinois puisse générer le même niveau d’émissions qu’un américain.
Les chinois disposent d’un argument de poids en disant qu’aussi longtemps qu’ils feront de faibles bénéfices, qu’ils auront un faible taux d’émissions par habitant, une faible demande énérgétique par habitant, ils auront le droit de se développer. Ce n’est pas le seul argument qu’ils avancent par ailleurs. Ils insistent sur le fait que les pays industrialisés (et particulièrement les Etats-Unis) devraient faire preuve d’une réelle volonté politique de légiférer. Ils affirment également que leur rythme de développement, ainsi que celui des pays émérgents, est différent du modèle occidental. Enfin, ils considèrent qu’ils sont en mesure de se développer en générant moins d’émissions et de s’inscrire dans une politique de développement durable.
Pensez-vous que la Chine fait montre d’une volonté politique de résoudre les problèmes liés aux changement climatiques?
C’est une question à laquelle un scientifique ne peut pas répondre. Toutefois, d’un de point de vue personnel, je donne chaque année un cours à environ 300 officiels du gouvernement chinois. Je dispense cette formation depuis quatre ans maintenant. Tous les personnes qui assistent à mes cours sont très sérieuses et très impliquées. Je pense que la Chine fait de gros efforts pour résoudre ses problèmes de pollution. Leur développement est si rapide qu’il est inévitable d’engendrer des conséquences au niveau environnemental.
Si l’on compare, en toute objectivité, le niveau de pollution de la Chine et celui, par exemple, de la Grande Bretagne, (au même niveau de développement, quelques centaines d’années auparavant), nous constatons que l’empire du milieu est bien plus conscient des problèmes et agit beaucoup plus que la Grande Bretagne ne l’a fait à cette époque. C’est ce que l’on appelle le progrès. Les chinois peuvent ainsi éviter de reproduire cette pollution à outrance qui a accompagné la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et d’autres pays dans leur développement.
Je ne tiens pas à aborder le volet politique car je suis un scientifique. Je m’intéresse aux résultats et à l’utilité des choses. Je pense, par exemple, que le pudding obtient sa justification dans le fait qu’on le consomme. Etudions le cas de la population. La Chine a adopté la politique de l’enfant unique; on peut discuter du fait que le pays soit communiste ou de toute autre considération mais le fait est qu’il a réussi à contrôler la croissance de sa population, en douceur, sans créer de troubles majeurs dans l’économie ou dans la société.
Prenons le cas des changements climatiques. Si vous lisez le plan d’action national contre le changement climatique, présenté l’année passée lors de la conférence de Bali, vous constaterez qu’il s’agit d’un document remarquable. Il est bien plus complet que tous les documents produits jusqu’alors par les pays de l’OCDE ou les pays occidentaux, c’est bien la preuve d’une implication réelle. Le gouvernement travaille de concert avec les scientifiques et le monde des affaires en pleine explosion, et tous ensemble, ils trouvent des solutions pratiques à leurs problèmes. Si le système fonctionne; comme soulignait Deng Xiaoping, “peut importe que le chat soit noir ou blanc, du moment qu’il attrape les souris.” Je dirai que nous avons là une façon très pragmatique de résoudre les problèmes.
Revenons à la population, si vous le voulez bien. Vous avez souligné que la population augmente, les besoins sur l’environnement naturel augmentent également. Que peut faire la Chine avec une population de 1,3 milliards d’individus? Il ne peuvent pas modifier cet état de fait. Bien qu’ils parviennent à ralentir cette croissance, la demande sur le milieu naturel augmentera inexorablement. Peuvent-ils agir sur cette problématique?
Oui, il existe des leviers d’action. Pour les pays industrialisés, nous parlons de réduction d’émissions par habitant afin que le nombre total d’émissions soit réduit. Dans des pays en développement comme la Chine, l’Inde ou le Sri Lanka, nous ne raisonnons pas sur la même échelle dans la mesure où l’émission par habitant est si faible que si nous la réduisons, nous entravons de fait, le développement. Nous ne pouvons donc agir avec les même leviers que pour les pays occidentaux. L’application du système “carbon neutral”, (une entreprise est dite "carbon-neutral" quand elle participe financièrement à des actions destinées à contrebalancer ses émissions de carbone, par la plantation d'arbres, etc...) est une opportunité. Bien que les populations soient immenses, je pense que si vous produisez chaque PNB avec moins d’émissions, grâce aux nouvelles technologies et à de nouveaux styles de vie, intégrés peu à peu dans les pays occidentaux et des pays comme la Chine, l’Inde ou le Brésil, vous pouvez mettre en place une politique viable et réduire les émissions.
Est-ce que le développement durable continuera à être tributaire du développement économique, ou peuvent-ils, tous deux, cohabiter?
Je pense qu’ils peuvent cohabiter car quand nous parlons aujourd’hui de développement ou de développement industriel, vous devez intégrer les notions de haute technologie. Nous pouvons avancer à petits pas et éviter la pollution intensive qu’ont connu la Grande Bretagne et les Etats-Unis dans leur phase de développement industriel. Cette notion de petits pas est extrêmement importante.
Il existera toujours un noyau de production primaire, comme la nourriture en particulier. La production secondaire, comme l’industrie, nécessite des métaux lourds, de l’acier, du ciment, etc... Si vous parvenez à développer une activité tertiaire orientée vers les services, la haute technologie, vous arriverez à maintenir un haut niveau de vie en ayant moins besoin de tous ces matériaux lourds, utiles à l’industrie. Je pense que les pays en développement devraient s’orienter dans cette voie. Cela implique cette notion de petits pas dont nous parlions précédemment, cela implique également un meilleur exemple venant de l’occident. En souhaitant, par exemple, que la surconsommation qui touche les pays riches n’atteigne pas les classes moyennes des populations des pays en développement.
Toutes ces mesures ont, bien entendu, un coût. Elle coûteront aux gouvernements, pensez-vous que ces coûts seront répercutés sur les populations?
Je pense que cela dépend du coût des mesures. La mesure conventionnelle est pour l’instant le PIB. Il existe une méthode de calcul pour déterminer un PIB vert. Si vous prenez en considération les dommages causés sur la société et l’environnement, par une activité donnée, il est possible de leur attribuer un coût. Vous pouvez alors établir un système de compensation. A supposer que vous ayez obtenu une croissance de 10% du PIB. Dans le cas où l’environnement a été respecté, vous conservez vos 10 points. Si votre activité a provoqué des dommages sur l’environnement votre PIB vert peut passer à 4% car vous aurez perdu au passage 6% pour dégradation du milieu naturel.
L’idée est de favoriser la transition entre une logique de profit et une logique de ce que vous aurez à payer en terme de coûts cachés. Vous pouvez avoir une belle voiture, beaucoup d’argent dans votre poche mais si vous respirez un air vicié et que cela vous coûte beaucoup en frais de santé, voilà ce que l’on appelle des coûts cachés. Si l’on prend tout cela en considération et que l’on éduque les populations, alors les gens pourront être amenés à faire de justes choix. Vous entendrez alors autour de vous: "Regarde, je gagne peut-être moins d’argent mais je peux respirer un air propre, le lac à côté duquel je vis, est moins pollué et il y’a moins de crimes dans ma communauté. Après tout, mon style de vie est bien meilleur." C’est le genre de language que nous devons désormais tenir, en particulier aux générations les plus jeunes.

