Evelyne Letawe :"Je veux être présentatrice depuis que je suis toute petite"
Dans cette deuxième partie d'entretien avec Evelyne Letawe, le jeune femme nous décrit son métier, comment fonctionnent la CCTV et quels sont selon elles les principales différences entre les médias chinois et occidentaux.
R86: Vous travaillez dans la partie française de la chaîne de télévision CCTV, que faîtes-vous exactement?
EL: Principalement, je présente le journal. Nous sommes une chaîne d’information en continu avec un journal toutes les heures en direct. J’assure la présentation de plusieurs édition sur le cours de la journée. En dehors de ça, je fais parfois des travaux de rédaction et de correction. Temporairement, je présente aussi un magazine culturel.
R86: Etes-vous connue des Chinois? et avez-vous un pseudonyme chinois?
EL: Malheureusement non! Je ne suis pas reconnue dans la rue. En fait, notre chaîne est destinée à un public international. Elle est visible via satellite dans un certain nombre de pays du monde. On s’adresse principalement aux pays d’Afrique francophone et aux pays francophones européens. Par exemple en France, nous sommes disponibles sur “Canal Sat” depuis le 6 novembre. Cependant, en Chine, lors des Jeux Olympiques de Beijing, on était accessible sur le bouquet des chaînes de Beijing. Mais cela n’a duré que deux mois, juste la période des Jeux Olympiques. Mais pendant ce temps-là, mon garagiste m’a reconnue… Je suis venu apporter mon scooter et il m’a dit : “mademoiselle, je vous ai vu à la télé”. J’ai mon fan chinois!(dit-elle avec humour).
R86: De quoi traite l’information chinoise en français?
EL: (rire) Nous avons différentes éditions. Nous avons des éditions plus ciblées sur l’actualité chinoise en elle-même, sur l’actualité asiatique… Nous avons évidement le journal de l’actualité internationale et économique. La motivation principale de la chaîne, c’est de faire découvrir la Chine, d’une part, et d’autre part de donner le point de vue de la Chine sur les événements du monde. On a donc une couverture étendue de tout ce qui concerne la Chine. On a une présentation de l’avis des autorités chinoises sur certains problèmes de politique internationale ou de politique chinoise. Rien que ces point apportent déjà une grande différence dans le ton et le traitement médiatique qui est généralement donné à la Chine… Et à partir de cela, chacun est libre de se faire une opinion…
R86: Y a-t-il une coopération entre les départements chinois et français de la CCTV?
EL: En fait, notre chaîne est essentiellement une chaîne de traduction. Nous reprenons beaucoup de matériel qui a déjà été produit par les autres chaînes de CCTV, notamment CCTV 4, qui est également destiné à l’étranger mais qui est diffusée en chinois, et CCTV 9, une chaîne en anglais destinée à un public international mais qui est diffusée également en Chine.
R86: Quel est la partie de votre métier que vous aimez le plus?
EL: (sans hésitation) Être présentatrice. Je veux être présentatrice depuis que je suis toute petite. Je regardais toutes les journaux (télévisés) possibles et imaginables. Deux le midi, trois le soir, j’aimais bien Jacques Bredael (une journaliste belge qui a présenté le journal télévisé de la RTBF de 1986 à 1997). Christine Ockrent... Elle assurait! J’adorait Yves Mourousi, et je me souviens même avoir loué quand j’étais petite un livre écrit par Patrick Poivre d'Arvor, à ce moment présentateur du JT d’Antenne2, où il racontait sa journée. C’était bien en moi, oui…
R86: Qu’est ce qui vous attire dans le métier de présentatrice?
EL: Ce n’est déjà pas la renommée car je n’ai que mon garagiste pour fan en Chine. Non, c’est plus le fait de convoyer de l’information. J’aime bien m’informer, j’aime bien lire des journaux, des analyses… Je m’intéresse à la marche du monde en général. Et le fait que je puisse à mon niveau, très petit, aider à vulgariser cela et aider à le diffuser, à le présenter aux gens pour finalement leur faire réaliser ce qui est important pour eux. Et puis, d’un autre côté, j’ai une super veste, j’ai un magnifique bureau, j’ai un brushing de la mort et je suis maquillée comme une star! (elle rit avec humour).
R86: Avez-vous une expérience de travail dans les médias en Europe?
EL: Oui. Avant de travailler à la CCTV, j’ai été journaliste pendant trois ans sur un site internet belge qui était consacré à la politique belge et européenne.
R86: Quand les médias occidentaux accusent les médias chinois de propagande, que leur répondez-vous?
EL: Ben faux… (rire)
R86: Vous avez donc une expérience dans les médias des deux cultures, occidentale et chinoise, quelles sont, selon vous, les différences entre la presse chinoise et la presse européenne?
EL: Il faut bien se dire que les situations politiques sont très différentes. En Belgique, il y a un débat politique ouvert entre les différents partis qui est permanent et qui ne cesse de s’empirer - la controverse ne s’arrête jamais en Belgique - voir cela est un véritable contraste avec la Chine. Autant en Belgique tout est discutable, tout peut être remis sur la table ou renégocier que ce soit le fonctionnement politique, les alliances ou le fonctionnement institutionnel de notre pays, tout est commenté par des journalistes qui n’hésitent pas à donner leurs commentaires personnels.
En Chine, c’est plus du “rapporter l’information”. Cela reste toujours rapporter des faits. Je constate qu’il y a moins d’analyse de la part des journalistes et des médias, mais pour ce qui est des faits d’actualité, il y a une grande précision.
Il y a deux dynamiques qui se retrouvent en confrontation. La presse occidentale est une presse de débat. C’est aussi un secteur qui connaît une forte concurrence interne. Tout est fait pour attirer le lecteur ou le téléspectateur. Moi, je travaille ici pour une télévision d’état. Il y a effectivement des chaînes de télévision privées ou semi-privées en Chine, ce que l’on sait moins d’ailleurs. Mais pour tout ce qui est de la gestion de l’information, c’est toujours contrôlé par l’état et cela s’apparente plus à de l’annonce et un relais de l’information, ce qui est tout à fait différent. D’un certain côté, il y a parfois plus de rigueur dans le traitement de l’information et dans le rapport des faits que ce que je peux voir parfois du côté de la presse européenne et occidentale. Une différence marquante pour moi est quand je vois David Pujadas qui présente le journal de 20h, on sent que le gars a 45 secondes pour convaincre ses interlocuteurs de ne pas passer sur Laurence Ferrari. Il va alors faire trois annonces, il va vous expliquer la crise dans le monde, la baisse des températures à Béziers et comment économiser 4 millions d’euros tout en continuant à voyager tous les ans. Enfin... Je veux dire qu’on sent qu’il vend son produit. Selon l’expression, “il vend sa soupe”. La CCTV ne vend pas sa soupe.
R86: C’est donc plus commercial en Europe?
EL: En Chine il y a encore beaucoup de respect donné à l’information. C’est toujours un domaine qui est très codé, très stricte, très réservé, mais du coup on ne le pré-mâche pas pour le téléspectateur, non.
R86: En tant qu’étrangère en Chine, comment percevez-vous la manière dont les médias européens présente la Chine? Beaucoup de personnes qui connaissent la Chine disent que l’image présentée de ce pays par les médias occidentaux est une image fausse. Quel est votre point de vue?
EL: En tous cas, pour ce qui est des correspondant étrangers basés à Beijing, ce sont des personnes qui aiment beaucoup la Chine, qui y ont consacré leurs études, une grande partie de leur carrière... Ce sont des experts et des gens qui parlent excessivement bien chinois. Je pense que c’est très rare qu’on “balance” un correspondant débutant ou qui ne soit pas familier. La majorité d’entre eux sont des gens qui connaissent vraiment le pays, qui ont des contacts et des relais et qui savent comment ça fonctionne. Comment se comporte leur rédaction basée en France, ou dans d’autres pays, c’est autre chose. Personnellement j’ai quitté la Belgique juste avant que la Chine ne devienne vraiment à la mode. Je suis parti en Chine et je n’en connaissais encore rien. Et puis c’est dans les mois suivants qu’on a commencé à voir “la Chine se modernise, Shanghai, les Jeux Olympiques, etc”. Et quand je suis partie, j’avais des idées un peu simplettes du genre, “est-ce qu’ils s’habillent toujours avec des robes de mandarin?” et “est-ce qu’ils portent toujours des nattes?” Et puis des mois plus tard j’ai constaté dans ma famille qu’ils étaient déjà bien plus au courant. Pour moi ces années en Chine ont été une découverte de la Chine sous divers aspects. Mais d’un autre côté, il faut bien se rendre compte que pendant deux ans, beaucoup de rédactions étrangères ont dit à leurs correspondants “on veut voir le reportage sur Shanghai se développe. On veut voir le reportage sur Beijing se prépare pour les JO. On veut voir le reportage sur les nouveaux riches chinois”... des thèmes qui sont quelque part des clichés, bien qu’ils fassent effectivement partie de la Chine. Mais la réalité est bien plus complexe que cela, mais ce n’est certainement pas la faute des correspondants étrangers basés à Beijing.


