Une nouvelle "Guerre des Étoiles" ?
Le tir antimissile effectué par Washington la semaine dernière a été très largement suivi par les grandes puissances. Officiellement pour "protéger des vies humaines", cet acte n'en reste pas moins une démonstration de force des États-Unis, principalement adressée à Pékin, et, pour de nombreux observateurs, constitue une relance de la course à l'armement. Pourquoi les États-Unis ont-ils intérêt à relancer la militarisation de l'espace ? La Chine peut-elle rivaliser ?
Avec Isabelle Sourbes-Verger , géographe et spécialiste des politiques spatiales, chercheuse au CNRS, et Jean-François Susbielle, consultant international en sécurité informatique et en géopolitique.
Lancé le 23 mars 1983 par le président américain Ronald Reagan, le terme "guerre des étoiles" est le surnom donné au programme "Initiative de défense stratégique" (IDS) qui consistait en la mise en place réseau de satellites dont la fonction serait la détection et la destruction de missiles balistiques lancés contre les États-Unis. Ce projet a depuis été remplacé par un projet de bouclier antimissile installé sur des bases terrestres ou maritimes.
Selon le droit international, le Traité de l'Espace, signé en 1967, est le seul texte qui esquisse de vagues règles quant à la militarisation de l'espace. Vague car il ne fait qu'interdire le placement en orbite de la Terre de toute arme nucléaire ou de destruction massives. Aujourd'hui, une utilisation de l'espace à des fins militaires est manifeste. Le Traité de 1967 ? Il est tout simplement contourné. Washington ne place en effet aucune arme dans l'espace, mais se sert de ses satellites pour guider ses missiles. Selon Jean-François Susbielle (JFS), Washington tente de se libérer du droit international depuis les attentats du 11 septembre 2001 et essaye de remilitariser l'espace. "La sécurisation de l'espace contre toutes les menaces, y compris, terroristes, c'est une priorité pour les États-Unis", avait déclaré le président George W. Bush après les attentats contre le World Trade Center.
La Chine et la Russie, pour leur part, demandent un traité pour la démilitarisation de l'espace. Cette démarche peut paraître paradoxale, surtout de la part de Pékin qui a procédé à un tir antisatellite l'année dernière. Mais pourquoi ?
Pour Isabelle Sourbes-Verger (ESV) la Chine rentre aujourd'hui dans la course à l'armement pour démontrer qu'elle aussi des capacités spatiales. Cependant, JFS souigne l'intérêt de Pékin est de maintenir un statu quo durant une quinzaine d'années - le temps qu'il lui faut pour devenir la première puissance mondiale.
Les États-Unis, eux, désirent rester la première puissance militaire, "la seule qui leur reste" n'hésite pas à dire M. Susbielle. Et pour cela, ils doivent "faire bouger les choses" et continuer leur développement pour ne pas perdre leur avance. Cependant, JFS note que si l'Amérique se lance dans une course à l'armement pour faire tomber la Chine comme elle l'avait fait four créer la faillite de l'URSS, ils ont peu de chance de réussir.
La Chine est-elle une menace pour les États-Unis dans l'espace ?

Les Américains ont à cœur de montrer que leur sécurité dépend de l'espace. Mme. Saubres-Verger estime d'ailleurs que l'espace est le tendon d'Achille de la puissance américaine, tant le Pentagone dépend de ses satellites. Les États-Unis sont, de plus, la seule nation à avoir un usage militaire concret de l'espace. Et s'il est probable que Pékin recherche une parade afin de pouvoir neutraliser les satellites américains, la Chine est encore loin de pouvoir y parvenir.
Le tir de l'année dernière ? Même si cet "exploit" a été réalisé par un missile envoyé d'une base terrestre, il n'en constitue pas moins une performance qu’États-Unis et URSS étaient capables de réaliser dans les années 1970. "La Chine a encore trente ans de retard", assure la chercheuse du CNRS. Elle étaye sa position. Pour que la Chine soit capable de neutraliser les satellites américains, il faudrait avant tout qu'elle soit capable de les localiser, ce dont ESV estime la Chine "totalement incapable".
La menace chinoise n'est pour les spécialistes qu'une construction de l'imaginaire américain afin de légitimer le développement militaire. D'un autre côté, il n'est pas non plus dans l'intérêt de Pékin d'afficher ses limites.

