Quel avenir pour les relations UE-Chine?
Yuan, déficit commercial, environnement, droits de l’homme...Que pèse véritablement l’Europe face à la Chine? Pourquoi l’UE premier partenaire de l’Empire du Milieu peine pourtant à être reconnue comme tel et que peuvent faire les Européens pour tenter de changer la donne?
Gros plan sur les relations sino-européennes avec Valérie Niquet,la directrice du Centre Asie de l’IFRI (Institut français des relations internationales).
Un mot pour commencer du 10e sommet EU-Chine qui s’est tenu dans un climat commercial plutôt tendu entre les deux partenaires. Que faut-il en retenir?
Au-delà du communiqué commun mettant en avant les côtés positifs et le poids de la coopération entre la Chine et l’Europe, il est intéressant de voir qu’on a parlé des sujets qui fâchent et c’est déjà le début d’un vrai partenariat. Cela signifie qu’on ne se contente pas de "phrases" sur la coopération multipolaire mais qu’on aborde véritablement les questions difficiles. C’est ce que l’Europe réussit à imposer progressivement à son partenaire chinois. Avec l’approfondissement du partenariat stratégique ou du dialogue politique, on voit que les choses ne sont pas si simples. Elles étaient simples finalement tant que l’Europe n’était pas vraiment considérée comme un partenaire par la Chine. A partir du moment où l’on approfondit la relations, elles deviennent plus compliquées. Les tensions sont en fait un signe de cet approfondissement.
On a vu le trio de choc Trichet, Juncker et Almunia à Pékin pour faire pression sur le yuan. A priori, l’Europe n’a pas plus de moyens de pressions que les Etats-Unis sur cette question, alors selon vous comment interpréter cette offensive européenne? Montrer que l’Europe est présente sur le dossier, qu’il n’y a pas que la voix des Américains?
Oui il y a sans doute la volonté de faire entendre la voix européenne, de montrer également que l’Union européenne ne souhaite pas se contenter de ce type de relations commerciales très déséquilibrées et également créer peut-être un "front commun" entre les EU et l’Europe sur cette question difficile des échanges commerciaux.
Longtemps, la Chine a essayé de jouer un partenaire contre l’autre, elle le fait déjà au sein même de l’UE. Là, il s’agissait d’essayer de démontrer à Pékin que cette stratégie serait plus difficile à mettre en œuvre. Mais en termes de résultats concrets, tout reste très limité. La question du yuan est très complexe et elle touche directement à l’avenir du système chinois.
La question du déficit commercial était au cœur des discussions lors du sommet.Le président de la Commission José Manuel Barroso a d’ailleurs déclaré à ce propos:"La République populaire est devenue le premier fournisseur de l’Europe. Mais il est paradoxal de constater que l’Union exporte davantage vers la Suisse qu’à destination de la Chine". Est ce que comme certains vous pensez que l’Europe devrait établir une petite dose de protectionnisme et quels sont les leviers dont elle dispose pour que s’ouvre davantage le marché chinois?
Ce qui est vrai c’est que les échanges sont extrêmement déséquilibrés et qu’on assiste aujourd’hui à la révélation des limites de cet immense marché chinois. Un immense marché qui évidemment existe dans certains domaines et qui est bénéfique pour beaucoup d’entreprise mais qui reste tout de même extrêmement limité. Ce qui risque de se passer et qui va rendre les relations difficiles, c’est évidemment que l’UE sera sans doute beaucoup plus vigilante qu’elle ne l’était jusqu’à une récente période, notamment sur la qualité des produits. On assiste déjà d’ailleurs à un retournement de l’opinion publique sur "acheter chinois". Ainsi sans parler d’un retour du protectionnisme par des mesures autoritaires, on verra peut-être un sursaut de la part des clients européens qui seraient plus vigilants et qui se précipiteraient peut-être moins qu’avant sur les produits chinois bon marché mais pas forcément de bonne qualité.
Valérie Niquet, on reproche souvent à l’Europe de ne pas s’exprimer d’une seule voix face à la Chine. On a vu pourtant un front commun sur le yuan et au contraire des divergences notamment entre Angela Merkel et Nicolas Sarkozy sur les droits de l’homme et l’embargo, est ce que selon vous l’Europe perd en crédibilité à ce niveau là?
Ce n’est pas un problème récent. En effet, Pékin, pendant très longtemps, a joué des divergences entre les uns et les autres pour tenter de faire avancer ses positions en signant notamment dans plusieurs pays les mêmes contrats avec des effets d’annonce.
Aujourd’hui la bête noire de Pékin, c’est l’Allemagne. Pourtant, même s’il y a eu quelques conséquences économiques, elle reste tout de même le premier partenaire de la Chine au niveau commercial.
Nicoals Sarkozy a, de son côté donné à Pékin les garanties que la Chine attendait notamment sur le Tibet, le Dalai-Lama et de Taïwan en dénonçant l’organisation d’un référendum. La Chine va donc continuer de jouer de ses positions divergentes au sein de l’Union européenne. Cependant, on voit bien que même du coté français, il y a une volonté d’être plus ferme dans les attente. Je pense que les pressions sur la Chine aujourd’hui vont plutôt dans le sens d’un renforcement de la position européenne.
Concernant l’embargo, considéré par certains pays européens comme "dépassé", pensez-vous qu’il pourra être levé prochainement?
La question est celle de l’unanimité, c'est-à-dire qu’il ne faut pas de véto sur cette décision, ce qui est très difficile à obtenir. De plus, la levée de l’embargo dépendra non seulement des positions européennes mais également des positions de la future administration américaine dans la mesure où l’on sait que les positions de Washington avaient tout de même joué un rôle important dans le refus de l’Europe de lever l’embargo il y a quelques temps.
Selon vous sur quels terrains, l’Europe a-t-elle une carte à jouer ? Dans quels domaines, l’Europe peut-elle peser face à la Chine?
L’Europe pèse car elle le premier marché pour la Chine aujourd’hui.Le déficit est très important, autour de 160 millions d’euro et augmente de 25% chaque année, ce qui est considérable. La Chine a besoin de l’Europe. On entend souvent dire que nous avons besoin de la Chine mais il faut bien réaliser que pour poursuivre sa croissance, la Chine a besoin de marchés et elle a besoin du marché européen. Je pense qu’effectivement l’Europe,dans une relation "donnant-donnant", si ce n’est "gagnant-gagnant" comme on dit en chinois, doit tenter d’obtenir plus et de mieux maîtriser cette ouverture du marché européen dans les relations avec la Chine
Un mot de l’Afrique à l’occasion du 2e sommet UE-Afrique qui s’est tenu à Lisbonne les 8 et 9 décembre. On imagine que la percée chinoise en Afrique oblige l’Europe à revoir son partenariat avec l’Afrique, partenariat "en panne" pour certains. Quelles doivent être selon vous les priorités de la politique africaine de l’Europe?
La première des priorités, je pense, c’est que l’Afrique redevienne une priorité pour l’UE. Après la fin de la guerre froide, il est vrai, on a un "laissé un peu tomber" le continent africain alors que la Chine émergeait comme une puissance qui avait les moyens d’agir en Afrique. Je crois que la première des priorités est de considérer l’Afrique, sans doute comme une opportunité mais également comme un défi pour les relations extérieures de l’UE. L’Afrique va devenir un point central de la réflexion de l’Europe dans sa stratégie à l’extérieur.
Enfin Valérie Niquet, est ce que l’on peut dire que finalement la Chine mettrait en exergue les lacunes de l’Europe de façon plus générale?
C’est que ce les chinois aiment beaucoup dire effectivement, si les relations sont difficiles c’est très largement en raison de l’impuissance européenne. Mais à l’inverse, si l’Europe était vraiment puissante, jouait un rôle politique global important ou parlait d’une seule voix, Pékin serait véritablement inquiet.

