Les rapports de presse sur la crise au Tibet ont-ils été biaisés ?
Au cours de la crise qui secoue le Tibet depuis deux semaines, les autorités chinoises, ainsi que les Chinois eux-mêmes, dénoncent une désinformation volontaire de certains médias occidentaux. Si les médias chinois ne sont pas irréprochables, les médias occidentaux sont accusés d'avoir volontairement déformé les informations. L'éthique journalistique a-t-elle été négligé par certains médias?
Tout d’abord nous voulons faire savoir au lecteur que cet article ne se veut pas présenter une vérité sur la nature des faits qui se sont produits à Lhassa. Cet article veut, par contre, porter l'attention du lecteur sur la manière dont les médias, occidentaux ou chinois, ont ponctué les faits.
Une presse occidentale subjective ?
Selon le site internet chinois www.anti-cnn.com, des médias occidentaux auraient commis des fautes journalistiques. Le média allemand N-TV, par exemple, aurait présenté des images de policiers népalais frappant des moines à coup de bâton pour illustrer le sujet sur le Tibet, mais cela sans préciser qu'il s'agissait de policiers népalais sur les images. Le même média aurait utilisé ensuite une autre image prise au Népal avec un titre "Nouvelle protestation au Tibet". De son côté, RTLaktuell.de a présenté des excuses pour publié des photographies non directement reliées aux événements du Tibet.
Les mêmes accusations concernent aussi le site internet Bild.de qui aurait mis en première page une image titrée avec les mots "Tibet" et "Chine" alors qu'elle présente des policiers népalais emmenant des manifestants ou frappant des moines. Information qu'il n'est ne nous est plus possible de vérifier étant donné les nouvelles actualisations de la première page.
D'autres médias peuvent avoir utiliser de réelles images de Lhassa, mais les auraient sorties de leur contexte. Le Berliner Morgenpost, par exemple, montre bien une image de Lhassa. Cependant, il aurait indiqué comme légende à cette image qu'il s'agissait d'un émeutier emmené de force par la police alors qu'une vidéo sur Youtube montre la même scène et permet de se rendre compte qu'il s'agit en réalité d'un blessé évacué par des secouristes. Cependant, nous devons aussi remarqué que la réalité de l'article ne correspond aux allégations du site chinois et la légende actuellement liée à cet article est tout à fait correcte.
D'après anti-cnn.com, Radio France Internationale (RFI) se serait aussi rendu coupable d'avoir placé une légende mentionnant des policiers chinois sous une photo de policiers népalais. Toutefois, si nous avons retrouvé l'article sur le site de RFI, l'image qui lui est associée n'est pas celle décrite par le site chinois.
Si les informations du site anti-cnn.com sont vraies, nous sommes en droit de nous poser des questions sur les raisons de ces déformations. Pour faire sensation ? Pour vendre ? De telles pratiques ne constituent-elles pas un manque de clarté volontaire, voire de la désinformation et non de l'information ? Ces médias auraient-ils oublié la responsabilité sociale qui leur incombe ? Alors que des manifestations dégénèrent devant les ambassades chinoises en Europe, ces manières de faire ne risquent-elles pas d'exacerber les tensions et d'augmenter le ressentiment des manifestants à l'extérieur de la Chine ?
Mais plus grave encore, selon un point de vue déontologique, sont les manipulations d'images. Cela aurait été, comme le prétend anti-cnn.com, le cas de CNN. Utilisant une photo où figurent deux personnes courant alors que des camions de l'armée chinoise arrivent en arrière-plan, le média américain annote la photo comme la fuite de ces deux personnes devant l'armée chinoise. Or, cette même photo, en plan élargi, montre une foule qui se rapproche des camions en lançant des pierres sur les véhicules. Depuis, CNN a retiré son article (13 jours après l'avoir publié) mais ne met aucune excuse, et si le premier paragraphe de l'article est encore en ligne, le lien supposé conduire à l'article dans son entièreté mène à un autre article où, cette fois, figure la photo complète et avec la légende appropriée.
L'Occident se targue souvent d'avoir une presse libre, respectueuse et objective. Une presse différente des médias chinois, qui sont souvent associés en occident comme des outils de la propagande du parti communiste chinois. Mais comment définir la propagande ? Ne commence-t-elle pas lorsqu'on choisit de ne présenter que son propre point de vue, sa propre perspective ou croyance pour ignorer la réalité objective des faits ?
Mettons nous deux minutes à la place d'un Chinois. Que voit-il ? Il voit des médias occidentaux qui parlent de la "répression sanglante" au Tibet en montrant des images de policiers népalais. Un Chinois connaît l'uniforme des forces chinoises. Il sait donc pertinemment que les policiers qu'il voit dans la presse étrangère ne sont pas des policiers chinois. Comment, dès lors, peut-il croire en l'objectivité des médias occidentaux? Que pensera-t-il des médias chinois qui eux montrent des policiers chinois ?
Et les médias chinois ?

Les médias de l'Empire du Milieu ne sont pas exempts de tout reproche non plus et il est manifeste qu'une censure est présente. Ces médias étaient les seuls à pouvoir accéder aux événements de Lhassa. Ont-ils réellement cherché à aller plus loin dans le sens critique ? Tous les rapports de la presse chinoise mentionnent "la clique du Dalaï-lama" comme auteurs des troubles. Mais ont-ils seulement cherché à savoir si le Dalaï-lama était réellement l'instigateur de ces émeutes ? Lui ont-ils laissé une chance de s'expliquer ? De même, à Lhassa, ont-ils demandé aux manifestants tibétains les raisons de leur soulèvement ? Ont-ils présenté les versions de toutes les parties concernées ? Ou n'ont-ils fourni que des informations corroborant la version officielle du gouvernement chinois ?
Depuis les émeutes du 14 mars, il est également apparu des sites internet, tel que le site anti-cnn.com que nous avons déjà mentionné plus haut dans cet article. Ce site chinois critique la manière dont les médias occidentaux ont traité l'information. Mais ce site lui-même est-il objectif, ou, fait-il, comme ceux qu'il accuse, ne présenter que sa version à lui des faits?
Et le gouvernement chinois…

Certes, depuis mercredi, Pékin a changé son fusil d'épaule, et organisé une visite du Tibet pour des journalistes étrangers, officiellement pour "leur permettre de connaître la vérité sur les émeutes", a déclaré Qin Gang, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères. Mais quelle est la pertinence de ce voyage deux semaines après le début des événements à Lhassa ? Que pourront voir ces journalistes, maintenant que les autorités ont "ramené le calme"? Ces journalistes peuvent-ils aller où bon leur semble ou doivent-ils suivre un parcours "balisé"? Une telle visite "guidée" leur permettra-t-elle de constater comment Pékin a maîtrisé les manifestants ? Quelle vérité peut ressortir de ce voyage ?
Cela aurait été plus facile d'y voire clair si la presse étrangère avait pu rester sur place afin de constater les faits par elle-même. Cela aurait évité à Pékin l'embarras de rendre des comptes. Après tout, si "casseurs" il y avait, une grande partie de l'opinion publique n'aurait pas trouvé anormal la charge de policier antiémeute comme l'a connu la France l'année dernière.
Un accès des médias étrangers aurait, de plus, permis d'éviter les dérives de désinformations auxquelles se sont peut-être livrés certains médias occidentaux. S'il y avait eu des images de Lhassa, il est probable que ces médias n'auraient pas utilisé d'autres images pour illustrer leurs sujets. Cela aurait aussi donné du crédit à Pékin sur son ouverture vers le monde et la presse, comme l'avait promis la Chine lors sa candidature pour accueillir les Jeux Olympiques.
Les médias se doivent de présenter les faits, bons ou mauvais, comme ils se sont produits. L'objectif est de montrer les choses comme le sont et de laisser l'audience se faire sa propre opinion et en tirer ses propres conclusions. Les médias, qu'ils soient chinois, occidentaux ou autres, ne devraient pas recourir à la manipulation, la censure ou la désinformation et ne pas prendre à la légère leurs responsabilités.


