La Chine dans le bourbier soudanais

La Chine dans le bourbier soudanais

Cinq expatriés chinois du secteur pétrolier ont été assassinés dans l'Etat soudanais
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L'assassinat de cinq expatriés chinois du secteur pétrolier dans l'Etat soudanais du Sud-Kordofan est un nouveau coup dur pour la Chine, investisseur majeur et premier client du pétrole soudanais. Entre les critiques de la communauté internationale et les menaces pesant sur ses propres ressortissants: jusqu'où ira la Chine dans son soutien au régime de Khartoum?

Entretien avec Serge Michel,journaliste, auteur de "La Chinafrique" paru aux éditions Grasset

Qui est à l'origine de ces enlèvements et de ces assassinats? les rebelles du Darfour accusés par Khartoum ont nié toute implication, croyez vous que le JEM, Mouvement pour la Justice et l'Egalité, n'a rien à voir avec cette histoire?
Il est très difficile de déterminer qui a enlevé les Chinois. Pour le gouvernement de Khartoum, le JEM est un bouc-émissaire tout trouvé. Mais il y a sur place de nombreuses tribus qui ne partagent pas forcément l'agenda du JEM. Les preneurs d'otage des 9 Chinois ont apparemment demandé que les populations installées à proximité des puits de pétrole soient associées aux bénéfices de l'extraction, ce qui paraît difficile à mettre en place. Pour moi, la raison la plus probable de cet enlèvement est une demande de rançon.

Selon vous, est-ce que ces assassinats sont à relier avec l'opposition chinoise à une inculpation pour crime de guerre du président soudanais?
Non, je ne pense pas. D'après ce que j'ai pu lire, les assassinats se sont déroulés lors d'une tentative de libération qui a mal tourné. Je pense que les preneurs d'otage n'avaient pas l'intention de tuer les Chinois.

Est-ce que ces assassinats pourraient pousser Pékin à revoir sa politique au Soudan? est-ce que sur le plan énergétique la Chine pourrait se passer du pétrole soudanais?
On estime que la Chine importe 30% de son pétrole d'Afrique, dont un tiers du Soudan. Ce qui signifie que le pétrole soudanais représente 10% des importations chinoises. C'est considérable et l'on imagine difficilement que la Chine puisse s'en passer. Et cela d'autant plus qu'au Soudan, ce sont les compagnie pétrolières chinoises elles-mêmes qui extraient le pétrole et le transportent jusqu'à la mer Rouge, dans des pipelines qu'elles ont elles-même construits. Ce qui signifie que le pétrole soudanais revient sans doute moins cher pour la Chine que le pétrole angolais ou nigérian, qu'elle achète à des prix proches de ceux du marché, parce que ce pétrole est produit sur des plate-formes partagées avec des compagnies occidentales (Total au Nigéria, BP en Angola). Le Soudan représente un immense succès pour la Chine: ce sont les investissements chinois (estimés à 15 milliards de dollars) qui ont permis au Soudan d'exporter ses premiers barils de pétrole en 1999. Je ne crois donc pas que la Chine va changer sa politique au Soudan, elle va plutôt renforcer la sécurité de ses expatriés. Il y aurait déjà 5000 gardes de sécurité chinois au Soudan, la plupart autour des exploitations pétrolières et le long du pipeline qui va jusqu'à Port-Soudan.

Si la Chine avait fait des efforts avant les JO pour montrer sa bonne volonté dans la résolution du conflit du Darfour, aujourd'hui elle a les "mains libres" et la communauté internationale n'a plus beaucoup de moyens de pression?
Je pense que l'enjeu soudanais, pour la Chine, dépasse le boycott évoqué par quelques célébrités américaines à l'approche des Jeux Olympiques. La Chine se veut une puissance pacifique en Afrique, et ne peut se permettre, aux yeux de ses 50 et quelques partenaires sur le continent, d'être associée de trop près à un régime ayant ordonné ou encouragé des massacres, qui plus est de populations noires par des tribus arabes. Cela dit, Pékin se trouve, au Soudan, ace à un dilemne: si la situation se normalise, ses concurrents occidentaux vont pouvoir y revenir exploiter leurs intérêts pétroliers et menaceraient la position chinoise dominante sur place. Pékin a donc intérêt à ce qu'un certain niveau d'insécurité se maintienne au Soudan, mais sans aller jusqu'à voir ses expatriées enlevés et assassinés!

Au-delà du Soudan, est-ce que cette histoire tragique n'illustre t-elle pas la grogne africaine qui monte contre la présence chinoise? La Chine connait ses premiers échecs dans plusieurs pays africains?
Oui, vous avez raison! La Chine est allée très vite dans son déploiement en Afrique, elle n'a pas consolidé toutes ses positions avant de passer à la suivante. Elle est ainsi à la peine dans un certain nombre de pays. En Zambie, elle butte sur un large sentiment anti-chinois parmi la population. En Angola, la dispute avec le régime dos Santos ne semble pas se résoudre facilement. En RDC, la reprise des combats de grande envergure à l'est l'oblige à revoir ses investissements massifs. Au Nigéria, le nouveau président a entamé la révision de tous les contrats passés par son prédécesseur Obasandjo, y compris les contrats chinois. Au Sénégal ou au Caméroun, les marchands grondent toujours plus fort contre ce qu'ils estiment être de la concurrence déloyale des marchands chinois. Bref, plusieurs alertes rouges se sont allumées récemment sur le tableau de bord de la Chinafrique, ce qui va sans doute obliger Pékin à ralentir le rythme de ses investissements, peut-être même à se replier de certains pays qu'elle estimait conquis.

Propos recueillis par Marion Zipfel