A la découverte d'un trésor littéraire chinois : le Rêve dans le Pavillon Rouge

A la découverte d'un trésor littéraire chinois : le Rêve dans le Pavillon Rouge

Qingwen, l'un des personnages du Rêve dans le Pavillon Rouge
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Chinoise vivant en France depuis un an, Li Shiwei est l'un des principaux spécialistes francophones du roman classique chinois "Le Rêve dans le Pavillon Rouge". Elle a accepté de répondre à nos questions pour vous présenter ce chef d'oeuvre de la littérature mondiale.

Radio 86 : La littérature chinoise compte quatre grands romans classiques, qu'on présente souvent comme les "Quatre livres extraordinaires". Pouvez-vous nous en dire plus ?

Le premier de ces quatres livres s'appelle Sanguo Yanyi, en français "L’histoire des trois royaumes". C'est un roman de guerre racontant les batailles et stratégies orchestrées par les grands généraux de l’époque du même nom.

Shuihu zhuan, "Au bord de l’eau", est un roman que l’on peut qualifier de «cape et d’épée », dans lequel une horde de brigands et d’aventuriers décident de défier le pouvoir en place, miné par les fonctionnaires corrompus et l'injustice.

Xiyou ji, "Le voyage vers l’occident", raconte les aventures d’un moine qui, accompagné d’un singe immortel (ndlr : le roi singe, qui a inspiré le créateur du manga Dragon Ball pour le personnage de San Goku), va voyager vers l’ouest en quête des canons bouddhiques.

Jin Ping Mei, "Le Fiole en fleur d'or" est un roman de mœurs, dont le titre reprend les noms de familles des trois personnages féminins principaux. On peut y lire les histoires parfois érotiques d’un couple perverti par la corruption et la luxure.

Enfin, Hongloumeng, "Le Rêve dans le Pavillon Rouge" est un roman social, parlant des histoires sentimentales de plusieurs grandes familles, en particulier dans la famille Jia. Hongloumeng a été écrit après les quatre autres grands romans, mais sa valeur littéraire était telle qu’on l’a ajouté au sein de ces classiques de la littérature en le substituant au Jing Ping Mei, trop polémique.

Paradoxalement, on a gardé la dénomination des quatre livres extraordinaires alors qu'ils sont désormais cinq...

R86 : en quoi "Le Rêve dans le Pavillon Rouge" se distingue t-il des autres classiques littéraires chinois précédemment cités ?

L’une des différences majeures du Hongloumeng par rapport aux autres grands livres, c’est qu’il est le seul à s’intéresser et à se concentrer sur les sentiments humains. On n’y retrouve ni scènes de guerre (cf sanguo yanyi), ni aventures fantastiques (cf xiyouji), ni héros ou bandits se battant pour une société meilleure (cf shuihu zhuan).

Le Hongloumeng ne parle que d’amour filial, d’amitié et d’amour, des rapports humains intervenant dans la grande famille Jia, comptant plus de 700 personnages. On y rencontre tous genres de sentiments et de relations. De plus, les trois autres ouvrages sont centrés sur des personnages masculins, et Hongloumeng est le seul où les personnages principaux sont féminins à l'exception de Jia Baoyu, au centre de l'histoire.

On aura en particulier une description de douze femmes, de leur beauté, leurs talents, leurs vertus. Elles sont décrites comme meilleures que les hommes au sein de cette famille.

Radio 86 : Pouvez-vous nous expliquer brièvement l'intrigue du roman ?

Le roman raconte l’histoire d’un jeune garçon, appelé Jia Baoyu, issu d'une grande et riche famille, né avec un jade magique dans la bouche. A cause de ce miracle, de bon augure, il sera chéri et gâté par toute sa famille, en particulier par Jia Mu, la doyenne.

Il grandit parmi ses sœurs et cousines, et ainsi devient sous leur influence très sentimental, doux et tendre, et son amour se concentrera en particulier sur Lin Daiyu, sa cousine (la fille de sa tante paternelle). Cette dernière, ayant perdu sa mère très jeune, sera elle aussi recueillie par Jia Mu qui la traitera comme sa propre fille.

Au sein de cette grande famille, les deux personnages se retrouveront naturellement, comme deux âmes sœurs, et partagerons un amour réciproque et profond, jusqu’à l’apparition d’une autre fille, Xue Baochai. Cette dernière est une cousine de Jia Baoyu du côté maternel.

En comparaison avec Daiyu, elle se rapproche d’une figure de grande sœur envers tout le monde, attentionnée et chaleureuse, alors que Daiyu, plus sombre de par son passé, a un tempérament plus froid et solitaire. C’est pourquoi Baochai gagne aisément les faveurs des ainés de la famille.

Ainsi, au moment de décider qui Baoyu devra épouser, les ainés choisissent Baochai, et Baoyu comme Daiyu ne l’apprendront qu’au dernier jour avant le mariage. La peine causée par cette nouvelle entraînera la mort de Daiyu, terrassée par le chagrin. Baoyu finira par quitter sa famille pour devenir un Boddhisattva. Derrière cette histoire d’amour tragique, on assiste au déclin de quatre grandes familles, en se concentrant sur la famille Jia.

Radio 86 : On parle de deux auteurs, Cai Xueqin et Gao E. Pouvez-vous nous dire qui sont ces deux hommes et quel a été leur rôle respectif dans la rédaction du livre ?

Il reste encore une part de mystère sur l’identité du véritable auteur du Hongloumeng. Le débat est encore ouvert en Chine, où la plupart pensent que Cao Xueqin a écrit les 80 premiers chapitres avant de mourir sans avoir pu en rédiger la fin, et que le livre circula sous la forme de manuscrit jusqu’en 1791 où la version imprimée apparaît avec la contribution de Gao E, qui a ajouté au manuscrit les 40 chapitres en décrivant la fin.

C’est cette version qui est encore aujourd’hui la plus populaire. Cao Xueqin est né dans une famille ayant autrefois joui d’un respect et d’une gloire sans pareille, notamment à la génération de son grand-père où ils étaient très proche de la famille impériale. Cependant, Cao Xueqin naît pendant la période Yongzheng, marquant le déclin de la famille Cao. Il ne profitera de la gloire de sa famille que dans ses jeunes années, avant de subir la misère et les privations, jusqu’à la fin de sa vie où il se laissera mourir de chagrin dans une banlieue de Pékin après la mort de son fils.

C’est dans cette dernière période qu’il aurait écrit le roman, pendant plus de dix ans. Des spécialistes comme Hu Shi sont convaincus que ce grand roman est en grande partie autobiographique, et qu’il décrit donc al vie de Cao Xueqin.

Radio 86 : Un roman rencontre le succès ou non grâce à ses personnages. Qui sont les personnages importants dans Hongloumeng ?

Jia Baoyu est le personnage centrale. La chose à laquelle il accorde le plus d’importance dans sa vie sont les sentiments humains, en particulier le sentiment amoureux. Il dénigre le système de fonctionnaires, la gloire et le renom que l’on a tendance à rechercher dans la société de l’époque. C’est un garçon spécial, très proche des femmes, de ses cousines et de ses sœurs, avec lesquelles il se plaît à jouer, et dont il admire la beauté et le maquillage.

Dans une de ses célèbres interventions, il dit préférer les femmes aux hommes car pour lui, elles sont faites d’eau, pures et fraiches, et ils sont faits de boue, sales et puants. Il a tendance à vouloir se rebeller contre le chemin tracé pour lui par le système en place et les rites féodaux.

Lin Daiyu est la personne la plus proche de Baoyu. Marquée par la vie depuis la petite enfance, son corps en garde les séquelles et elle semble souffrir en permanence d’une faiblesse physique. Sa condition la rend froide, distante, et elle est si sensible qu’elle devient souvent et facilement très triste.

Elle a bénéficié d’une éducation dès son plus jeune âge, comme si elle était un garçon (à l’époque les femmes n’avaient que peu accès à l’éducation). C’est donc le personnage féminin le plus doué pour la poésie, les arts, et c’est la seule qui partage les mêmes valeurs et idéaux que Baoyu. Elle aussi est à la recherche de l’amour. Malheureusement, sa personnalité conduira l’amour qu’elle entretiendra avec Baoyu vers la fin tragique que nous avons énoncée précédemment.

Xue Baochai est le second plus important personnage féminin du roman. Elle a une personnalité totalement différente des deux premiers personnages, elle est aussi douée pour la lecture et les arts mais elle partage pourtant l’opinion orthodoxe limitant l’accès des femmes à la culture. Elle encourage souvent Baoyu à se consacrer davantage à l’étude afin de pouvoir apporter richesse et bonne fortune à sa famille. On trouve en sa personne toutes les vertus que devaient avoir les femmes d’après les pensées orthodoxes de l’époque : c’est la parfaite femme à marier.

Radio 86 : Comment expliquez-vous le succès de ce livre en Chine, puis ensuite dans le monde ?

On remarque que dans l’histoire de la littérature, le lectorat a tendance à beaucoup apprécier les histoires d’amour. Dans le cas de Hongloumeng, chaque lecteur peut se représenter l’histoire de Jia Baoyu et Lin Daiyu d’une manière différente.

De plus, le roman est un véritable trésor en terme de langue, le style utilisé est remarquable et fait figurer toutes les figures de style de la langue chinoise, ainsi que des poèmes, des proverbes, des idiolectes, et l’auteur s’est de plus attaché à donner à chaque personnage une "identité linguistique" propre, avec un style d’expression et un phrasé particulier en fonction de son milieu, de son tempérament et de ses origines.

Le lecteur se retrouve surpris, tant par la structure solide et ingénieuse du roman que par son contenu réaliste et original, sa psychologie fine et profonde et son style subtil dans une langue pure et précise.

Le roman a connu dès sa première impression en Chine un succès phénoménal, succès qui perdure aujourd’hui et qui a fait naître un champ d’études propres au Hongloumeng, les Hongxue, littéralement "études rouges" ou "redology" en anglais. Les spécialistes s’accordent pourtant à dire que nous ne sommes aujourd’hui qu’aux débuts des recherches sur cet ouvrage incroyable.

Il a fallu attendre le milieu du 19e siècle pour voir apparaître les premières traductions complètes de l’œuvre, ce qui évidemment attira l’intérêt des lecteurs occidentaux. Dans les années 1970 a été publiée l’excellente traduction de David Hawkes, qui contribuea à la popularisation de l’ouvrage. Cependant, l’un des aspects remarquables de l’œuvre originale étant la langue et le style employés, proposer une traduction qui en rende compte est de l’ordre de l’impossible, c’est pourquoi le roman peut à mon sens difficilement obtenir en Occident un succès similaire à celui obtenu auprès d’un lectorat sinophone, ou alors pour des raisons différentes.

Radio 86 : En quoi Hongloumeng est une encyclopédie ?

Le roman contient tous les aspects de société et de culture de la Chine du 18e siècle, le matérialisme, l’organisation de la société et la morale du système féodal. On y retrouve la description de costumes, antiquités, architecture, jardins, gastronomie, médecine chinoise, système des fonctionnaires, l’éthique, philosophie, religion, poèmes, théâtre, musique, peinture, etc. C’est un résumé, une vue d’ensemble et un concentré de toutes les traditions et cultures en Chine à l’époque.

Le roman peut être lu différemment par différents lecteurs. On peut le voir d’un regard politique, historique, on peut y voir les coutumes familiales et la société d’alors, ou simplement apprécier les histoires sentimentales et les récits de mariage.

C’est de par la diversité de son contenu qu’il a suscité autant d’intérêt de la part des chercheurs. C’est comme un trésor de culture exploitable par tous les secteurs de recherches, et que chacun cherche à exploiter.

Radio 86 : Pourquoi lire le Hongloumeng ?

Pour ceux qui cherchent à connaître les caractéristiques propres à la culture et à l’ethnie chinoise, la manière la plus intéressante, concrète et vivante pour eux d’y parvenir est de lire le Hongloumeng. C’est un roman culturel, et le lire revient à lire la culture chinoise traditionnelle. C’est le seul et unique ouvrage qui contient une telle masse d’informations, si profonde qu’autant de chercheurs s’attachent à l’exploiter. C’est un premier roman incontournable pour ceux qui s’intéressent à la littérature chinoise.

Radio 86 : un grand merci à Li Shiwei.

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