La carte postale : interview du réalisateur Lu Chuan (City of life and death)
Honoré lors de la dernière édition du Festival du film asiatique de Deauville, le réalisateur chinois Lu Chuan a récemment rencontré Ana Fuentes, notre correspondante à Pékin. Présentation de ce cinéaste en devenir, et interview en format mp3 à écouter.
Né en 1970, Lu Chuan fait partie des réalisateurs chinois les plus prometteurs. En seulement trois films, il a réussi à s'imposer comme un cinéaste talentueux et intelligent, parfois même très audacieux.
Son premier film, "Missing Gun" (2002), avec le célèbre Jiang Wen, raconte l'histoire d'un policier qui se fait dérober son arme de service, par la suite utilisée pour un meurtre. Pour ce "coup d'essai", Lu Chuan et son acteur principal sont honorés aux Shanghai Film Critics Awards, tandis que le film est retenu dans la sélection du Festival de Venise, sans pour autant décrocher de prix.
Deux années plus tard, avec "Kekexili, la patrouille sauvage", Lu chuan vit une première consécration. Ce film, basé sur une histoire vraie et filmé comme un documentaire, raconte la lutte dans la région de Kekexili, au Tibet, entre des gardes forestiers et des braconniers.
Une pluie de récompenses va suivre : prix spécial Don Quixote au Festival de Berlin, deux Golden Horse de Tawaïn dont celui du meilleur film, Coq d'or du meilleur film, meilleur film asiatique aux Hongkong Film Awards, deux Huabiaos dont celui du meilleur film, prix spécial du jury au Festival de Tokyo... (voir : les prix du cinéma chinois)
Il faut cependant attendre cinq ans pour voir le troisième film de Lu Chuan, mais il s'agit du plus polémique et courageux qu'il ait réalisé : "Nanjing ! Nanjing ! City of life and death".
Traitant du tragique épisode du massacre de Nankin (Nanjing) en 1937 perpétré par l'armée japonaise envers la population de la ville (les sources oscillent entre 90 000 et 300 000 victimes majoritairement civiles), le film a suscité une intense polémique en Chine, Lu Chuan recevant même plusieurs menaces de mort.
La cause ? Si de nombreux films ont déjà parlé de la guerre sino-japonaise et du viol de Nankin, "City of life and death" est le premier à présenter l'événement sous un angle double : chinois et japonais.
Son personnage principal, Kadokawa, est en effet un militaire japonais qui montre une attitude extrêmement bienveillante et humaine dans le microcosme barbare qui s'est formée dans la ville en ruine : culpabilité lorsqu'il tue des civiles par erreur, respect pour les femmes chinoises forcées de se prostituer, politesse envers les populations vaincues et actes de clémence répétés...
Cela en fut donc trop pour une partie des ultra-nationalistes chinois, pour qui montrer les soldats japonais sous un angle autre que celui de monstres sanguinaires est inconcevable.
Inspiré par des journaux intimes de soldats japonais et récompensé d'un coquillage d'or au Festival de Saint Sébastien en 2009, "City of life and death" n'en oublie pas pour autant de dénoncer les horreurs de la guerre : les scènes de violence gratuite, de cruauté et de viols se multiplient, mais Lu Chuan tente d'aller au-delà, d'éviter la simplification...
Accusé par certains de vouloir s'attaquer au marché japonais grâce au personnage de Kadokawa, le jeune réalisateur chinois a rétorqué qu'il aimerait simplement que le film soit distribué sur l'archipel nippon afin que ce peuple comprenne ce qu'il s'est passé en 1937 à Nankin...

