Entretien sur le luxe français en Chine avec Elizabeth Ponsolle des Portes (Comité Colbert)
Le 29 octobre 2009 a été inauguré simultanément à Pékin et Paris le projet cColbert, un site, ou plutôt une expérience internet (www.ccolbert.cn) initiée par le Comité Colbert et ses 70 maisons de luxe. Elizabeth Ponsolle des Portes, déléguée générale du Comité, a accepté de répondre aux questions de fr.radio86.com.
Radio86 : Est-il juste de dire que votre association, le Comité Colbert, porte un intérêt particulier envers la Chine ? Pourquoi ?
Elizabeth Ponsolle des Portes : La Chine occupe une place à part depuis 2003 avec le contexte des années croisées France-Chine. Nous tirons des leçons des expériences de nos deux pionniers, Louis Vuitton et Carlier, présents depuis le début des années 90 avec des évolutions positives. L'idée du Comité Colbert, c'est de faire profiter de la réussite des grands du secteur aux plus modestes...
Les plus grandes maisons agissent comme des moteurs pour l'ensemble des membres du comité. Notre principe, c'est d'avoir une solidarité entre les marques qui font partie du comité, même si elles sont concurrentes, dans la mesure où toutes servent au rayonnement de la France.
Notre présence sur le marché chinois est très importante depuis 2003, et l'organisation d'une manifestation Place Vendôme pour rendre hommage à la Chine. En 2005, nous avons poursuivi notre démarche avec une grande exposition au Plaza 66 à Shanghai, sur le thème de la créativité française. Il y avait huit espaces -sachant que le huit est un chiffre porte bonheur en Chine- dont le but était de véhiculer les valeurs du savoir-faire français. En 2007, nous avons organisé un Festival Colbert à Hongkong, et en cette année 2009, nous avons lancé le projet cColbert (www.ccolbert.cn).
En Chine, comme dans chaque pays, les maisons du comité agissent comme une expression, une incarnation de la culture française. Nous tentons de créer un dialogue avec les pays d'accueil, d'où l'usage du chiffre huit en 2005 à Shanghai, ou la translittération de concepts français en idéogrammes chinois sur le projet cColbert.
Le comité Colbert a donc pour rôle d'assurer un «rayonnement soft» de la France, et la Chine présente un intérêt fort en raison du potentiel de croissance dont elle dispose : depuis quatre ans, notre implantation sur place a triplé.
R86 : Vous avez récemment lancé en Chine le projet cColbert (www.ccolbert.fr), pouvez-nous expliquer en quoi consiste ce site internet ?
E.P. : Le projet a été officiellement lancé le 29 octobre. Il s'agit d'une expérience inédite sur internet, à la fois ludique et poétique, qui permet d'entrer dans l'univers des maisons du comité Colbert via des images et des sons. On peut parler d'innovation technologique car la 3D y est interactive : en fonction du choix de l'internaute, la structure se reconfigure, et ainsi, chaque voyage sera différent du précédent.
C'est une manière de toucher les jeunes générations chinoises, lesquelles ont besoin de rêver autour de la France après les campagnes anti-françaises nées des tensions diplomatiques entre Paris et Pékin. Le projet cColbert, via ce partenariat avec sina.com et le soutien des autorités, contribue a maintenir le fil de l'amitié entre la France et la Chine.
R86 : Pouvez-vous nous expliquer comment et pourquoi est né le partenariat avec le grand portail d'informations chinois Sina.com ?
E.P. : Le défi était double : s'assurer que toutes les maisons du comité participent au projet cColbert, et obtenir une grosse visibilité en Chine. Or, pour ce second point, sina.com est le site le plus important du pays... Nous avons été en contact avec un des dirigeants de Sina, Wang Mian, un francophone et francophile tout de suite enthousiaste envers le projet.
Les avantages de ce partenariat sont un support technique, une grande visibilité avec notamment la création d'un réseau de blogs sur l'art de vivre français, même si cColbert a plus un souci qualitatif que quantitatif (nombre de visiteurs). C'est dans ce souci qualitatif justement que nous avons choisi de limiter la durée de l'expérience à six mois : cela va créer un sentiment de rareté, et les images étant liées à l'actualité, il était plus approprié de limiter la durée.
R86 : Selon vous, peut-on dire qu'aujourd'hui encore, la France apparaît aux yeux des Chinois comme LE pays référence en matière de luxe ?
E.P. : Oui, c'est le pays de référence pour les Chinois. On bénéficie de la fascination que notre pays a toujours exercé sur la Chine, dès l'époque de Louis XIV. De grands dirigeants chinois comme Deng Xiaoping sont d'ailleurs venus étudier en France.
Notre pays, avec son histoire et ses monuments, est une référence. L'histoire commune entre nos deux pays, comme la reconnaissance de la République populaire par Charles De Gaulle, a été importante, tout comme la diplomatie de Jacques Chirac, apprécié pour sa connaissance de l'histoire chinoise.
R86 : Qu'est-ce qui selon vous explique ce goût des Chinois pour les produits de luxe français ?
E.P : Il faut attribuer cela à la qualité des produits du luxe français, auxquels les Chinois concèdent un double avantage : artisanat et modernité couplés, ce dans quoi le public chinois se reconnait. Les Chinois s'intéressent à l'histoire des marques et trouvent une satisfaction dans les produits français car nos maisons ont des histoires à raconter. A titre d'exemple, la Chine est aujourd'hui le premier client mondial de Cartier, et ce phénomène est renforcé par la montée du niveau de vie en Chine.
R86 : On peut imaginer que pour les entreprises de luxe français, la contrefaçon est le principal point noir dans leurs activités en Chine. Existent-ils des méthodes pour lutter contre cela ?
E.P. : Nous menons une action forte en matière de protection de la propriété intellectuelle, le comité Colbert est notamment à l'origine de la loi Longuet de 1994. De manière générale, nous sommes très actifs en matière de mise en place d'outils juridiques contre la contrefaçon. Chaque voyage nous permet également de développer nos points de vue en matière de propriété intellectuelle, et la Chine fait attention à nos demandes. On y obtient d'ailleurs d'excellents résultats par rapport à d'autres pays.
R86 : On a dit que la France était dans le regard des Chinois le pays du luxe, des cosmétiques notamment, mais également celui du romantisme. D'après vous, qu'est-ce qui peut expliquer de tels préjugés positifs à l'égard de la France ? La diplomatie française à l'égard de la Chine, notamment sous les présidences de Jacques Chirac, a t-elle oeuvré dans ce sens ?
E.P. : Je rends hommage a Jacques Chirac qui a su conforter ce sentiment, mais le premier pas en avant c'est Charles De Gaulle en 1964 en reconnaissant la République populaire de Chine. Mais déjà bien avant, les élites chinoises ont toujours été fascinées par la culture française, et n'ont pas hésité à envoyer leur talents ici. L'état actuel est le résultat d'une longue évolution fondée sur une estime réciproque.

